MAI 68 LES MANDARINS ET LES MANDARINES séquence 8

MAI 68 un commencement qui n’en finit pas

Séquence 8

LES MANDARINS ET LES MANDARINES

Il y avait des tracts qu’on se mettait à réécrire

en les distribuant

et des bombages permanents sur les murs et murailles :

LA VIE VITE…

Il y avait une vitrine de galerie de peinture

où on pouvait lire ENTREZ LIBRE

Il y avait des braderies de troc uniquement

(le pognon n’avait pas droit de circulation)

Il y avait ni auto ni boulot ni flics dans les rues

en dehors des manifs

si bien qu’on y faisait des groupes de discussion sur la vie

jusqu’à des heures de nuit pas possibles

Il y avait des nanas

avec des chaussettes blanches jusqu’aux genoux

et des mini-jupes ras le cul

sur lesquelles on pouvait lire :

L’INDÉCENCE N’EST PAS DANS LA TENUE

MAIS DANS LE REGARD

Il y avait parmi les livres de Maspéro

qui circulaient entre nous

et dont on causait sans fin

Libres enfants de Summerhil

Il y avait Mouna Aguigui

Qui passait sur sa bécane

En proclamant ses inévidences

Qui faisaient rire le chaland

Y a des écoles pour apprendre à conduire des bagnoles

Y a pas d’école pour apprendre les mômes à conduire leur vie

Il y avait des A.G. pour changer le monde

Et des A.G. magiques

Où les mandarins étaient changés en mandarines

FANTAISIES ET VIE COURANTE EN FÊTE courriel 67

Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique  » bibliothèque de Babel. »

Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.

JJ Dorio

67

M. à J.D.

Je ne puis tenir registre de ma vie par mes actions, fortune les met trop bas ; je les tiens par mes fantaisies.

J.D. à M.

Mon art vise non pas à instituer des fêtes pour distraire de la vie courante mais à révéler que la vie courante est une fête bien plus que les pseudo-fêtes que l’on institue pour la faire oublier.

.

M.(28 février 1533-13 septembre 1592) Il aimait passer sa vie à sauts et à gambades.

J.D. (31 juillet 1901-12 mai 1985) Il a fait sortir les œuvres des fous enfermés pour les exposer brutes et en majesté.

DISPARITION XIII

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

AVANT LIRE

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

Chaque Disparition se compose de sept fragments.
Ils paraîtront sur ce blog du lundi au dimanche,
pendant vingt-trois semaines,
soit cent soixante et un fragments,
si tout se passe comme prévu.

DISPARITION XIII

Christian Dotremont

86

Le jour de sa disparition, le 20 août 1979, on put lire sur le journal du soir :

UN POÈTE-PEINTRE

Christian Dotremont, peintre et poète, est mort lundi à Bruxelles, à l’âge de cinquante-sept ans. Il a notamment publié Ancienne Eternité (La poésie est là), la Mathématique du ténu (La Boétie), la Pierre et l’Oreiller (N.R.F.), J’écris, donc je crée (Ziggurat). Avec Asger  Jorn il invente, dès 1948, les peintures-mots, fonde le groupe Cobra (Copenhague-Bruxelles-Amsterdam), qu’il anime avec Karel Appel, Constant, Corneille et Alechinsky. 

SI TU PERDS UN POÈME

Si tu perds un poème

Dans tes papiers

Ta tête

Où dans les limbes

D’un rêve inachevé

.

N’en fais pas tout un plat

Maudissant ton désordre

L’oublieuse mémoire

Ou la fatalité

.

S’il est parti

Envolé effacé

Avant que d’être fixé

Par ta plume

Ton pinceau

Ton calame

.

Remercie le destin

Le hasard et la perte

De ce papier

Ce fragment d’écriture

En vers libres ou mesurés

.

Ta vie ainsi se tisse

De mémoire en oubli

De froid’indifférence

En joyeuse fraternité

MAI 68 un commencement qui n’en finit pas

MAI 68 UN ROMAN

Séquence 7

Petits et grands changements dans les manières…

          de se montrer

Avant mai 68, dans les mouvements que j’avais fréquentés, les militantes étaient habillées de gros  pull-overs marine et fumaient des Boyard papier maïs. Elles étaient plus épaissement viriles que n’importe quels militants !

Au lieu de mes jupes plissées longues comme un jour sans fin, j’ai mis des minis. Je m’étais fait moi-même une petite robe archi-mini qui m’arrivait au ras du cul. (sic) Je la mettais avec des chaussettes blanches jusqu’aux genoux. Et au feutre, tout autour de la mini, j’avais écrit : L’INDÉCENCE N’EST PAS DANS LA TENUE MAIS DANS LE REGARD !

        et la traduction dans deux chansons de Mister Ferré :

T’es bien roulée dans ton tabac

Viens que je t’aspire au bout de mes doigts

Comme une frangine à la dérive

Qu’a son tabac dans ses archives

Et qui vous refile tous ses dossiers

Histoire de mieux vous renseigner

T’es une donneuse de paradis

T’es ma Gauloise et ça m’ suffit

T’es ma Gauloise, t’es mon amie

La the nana

C’est dans la voix et dans le geste

La the nana

C’est the nana avec un zeste

La the nana

Quant à la jupe à ras le bonbon

La the nana

C’est pas qu’ c’est gagné, mais c’est bon

.

petits et grands changements dans les manières de circuler

La grève avait installé dans les rues un climat très particulier : il n’y avait pas de métro, (on avait quitté le boulot), pas de bus. Il faisait un temps superbe, on marchait, on se promenait et si on en avait besoin, quand une des dernières rares bagnoles passait, on était pris tout de suite en stop.

         (Un copain du C.A. m’a raconté qu’il avait été pris en stop par un colonel de C.R.S. avec qui il avait discuté pendant tout le temps du voyage.)