DISPARITIONS
« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros
Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.
Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.
Chaque Disparition se compose de sept fragments.
Ils paraîtront sur ce blog du lundi au dimanche,
pendant vingt-trois semaines,
soit cent soixante et un fragments,
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TOUS CES IMMENSES POÈTES
À Pierre della Faille
Tous ces immenses poètes qu’on ne connaît pas, qu’on ne connaîtra sans doute jamais, qui ont vibré dans l’ultra-son des longues plaintes enneigées comme tintent dans l’air glacé les barreaux de leur prison quand les gardiens éprouvent leur intégrité métallique d’un coup de trique, toutes ces vibrations enfouies sous la souffrance silencieuse, toi et moi, poètes assis et repus, nous savons qu’elles nous invitent à nous taire ; moins à ne plus bêler. Ni poèmes de satisfaction ni jérémiades ! Nous n’écrirons qu’au nom des étoiles dont nous sommes tombés. Et n’oublierons pas cette fumée si légère qui semble lointaine dès qu’elle apparaît, c’est le meilleur de notre parole, c’est ce qui veut aller plus loin que nous, vers l’insaisissable présence.
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Le journal parisien du soir ignora, naturellement, la Disparition de cet « immense poète », qui avait le tort de vivre loin de Paris et de son petit milieu saumâtre littéraire, sur sa colline du Lauragais, région surnommée « la petite Toscane » (soi-dit en passant)
LE POÈTE GASTON PUEL EST DÉCÉDÉ
Ce compagnon de route de Joë Bousquet était resté fidèle à sa mémoire. « Un roi blessé, le visage livide sous une lampe ». Ainsi parlait Gaston Puel de Joë Bousquet, qu’il avait connu en décembre 1944. Les deux hommes échangèrent une longue correspondance jusqu’à la mort du poète Carcassonnais, en 1950. Lundi dernier, Gaston Puel s’est éteint à son tour, à Veilhes. C’est dans ce village de son Tarn natal qu’il s’était installé en 1958.
L’Indépendant (de Perpignan)
RABASTENS UN GRAND POÈTE S’EN EST ALLÉ
Gaston Puel vient de mourir ce 4 juin 2013 à Veilhes, Veilhes où il s’était installé en 1958, avec Janine sa femme et ses enfants à son retour du sanatorium. C’est dans le cimetière de ce village près de Lavaur, qu’il sera enterré ce vendredi matin à 11 heures, village qui a donné son nom à des Carnets de poésie qui ont succédé à un œuvre déjà abondante commencée très tôt, en 1947.
La Dépêche du Midi( de Toulouse)
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UN MOT
Quand il semble que tout semble dit
Et cet instant de pur poème
Une flamme y frissonne, qui déplie l’indicible.
Ce n’est qu’un mot, il défaille, il s’étiole,
Mais il défait l’accord d’un pli, ‘d’une assertion.
Pourquoi dès lors frémit et se trouble tel sens
Qui gisait, évasif ou trop vertement cru ?
Pourquoi la Revenante s’affirme si vivante
S’exaltant en ce lieu de grammaire et d’exil ?
Langue impure ! À la merci d’une rature
Elle mendie un béquet et se nourrit d’un mot,
Celui qui changera l’Absente en son essence,
Ruinera son parfum, sa vorace présence.
G.P. 18.19.XII.06
(poème manuscrit que m’a envoyé le poète le 20 décembre 2006)
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CORRESPONDANCES
À Jean Jacques Dorio
Cher ami,
Ce qui me touche dans votre lettre c’est que vous usez de la poésie en bon entendeur ; vous la faites vivre à votre main, à votre regard . et c’est ainsi que j’ose revendiquer la position (mortelle) de « l’auteur ». ; le poème survit à toutes les malversations, à toutes les méprises, à toutes les communions, il existe ayu-delà de sa pitoyable assise qui fu un peu d’encre sur du papier.
Gaston Puel
Veilhes 30 mai 2006
Cher ami Dorio,
Oui, plein accord avec ce que vous écrivez de l’écriture, les statuts qu’elle impliquerait, à Fort, oui ; nous sommes des scribes, fils de ceux qui suaient sur des tablettes ! D’où noyus vient certte rage ? Ils gravaient, nous dessinons. Ce doit être quelque envie de partage…
Gaston Puel
Veilhes 30 VII 2007
Cher ami Dorio,
Je vous remercie de vos traductions (Asturias) qui vous tiennent en éveil poétique. Ce que traduit « Les autres et le même », qui est votre écriture.
Oui, le lecteur doit inventer – ou réinventer. C’est sa partition et sa traduction. Le mystère c’est cette suite de respirations qui sont les échanges de ce flux immatériel qui aspire vers une valeur sans fondement, sans contrepartie monétaire, valeur gratuite si l’on veut, beauté si l’on ose dire, mais ui est reliée à un besoin.
Beaucoup de notre univers disparaîtra, mais la poésie si peu reconnue aujourd’hui, restera, respirable.
Gaston Puel
Veilhes 17 XII 2006
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POÉTIQUE
À Fernand Verhesen
Tôt ou tard le poème de la vingt-cinquième heure, plus énigmatique que jamais, soufflera son haleine sur la vitre.
Cargos, femmes nues, museaux, chevelures, pivoines, tu tireras la langue comme autrefois quand tu décalquais des continents et des îles, tu cerneras au passage une coïncidence et ce qui restera entre deux ratures tu le nommeras poème : un peu de terre remuée, un infime terrier de mots – ou bien toute la terre s’arrondissant sous ta main comme une pomme.
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NOS NILS NOIENT NOS NUITS NÉES NEIGES
Sans cap mais sans trêve je vogue vers l’Islande des livres qui, la nuit, remarque Borges, est « comme une voûte entre la veille et le sommeil ».
Sans cap mais sans trêve, chaque « journuit » faisant fête aux réminiscences et jeux de langages tel ce tautogramme inventé, dit-on, par Robert (le diable) Desnos : « Nos Nils noient nos nuits nées neiges. »
Et que n’ai-je vingt vies qui se fondent simultanément dans cette isle-lande façonnée par des matelots, bateliers, pasteurs sans dieux, bouchers, boulangers, aèdes de maintes Odyssées, romanichels, romanciers, chevaliers shakespeariens, croisant l’épée et l’invective, forgerons, « livreur » (qu’enfant Gaston Puel prenait pour un « faiseur de livres »), chercheurs des temps perdus, dormeurs du val et de l’amont, emmerdeurs à l’espoir jamais rassasié.
Le jeu se termine à présent par l’échange des anneaux, d’or et d’argent, d’ivoire et de lune. Un jeu nécessaire pour que dans l’avenir subsistât cet échange qui à tout prix doit demeurer ; dans le trouble et la sérénité, la non-assurance et la confiance de deux personnes « en absence », qui, à distance croisent leurs lignes et leurs esquisses, pour en lisant, en écrivant, savourer leur vulnérable et féconde proximité.
Gaston Puel (1924-2013) Le journal d’un livreur Editions l’Arrière Pays (1997) Pauline Dorio (née en 1986) La plume en l’absence (Le devenir familier de l’épître en vers de 1527 à 1555) Editions Droz 2020
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TOMBEAU DE GASTON PUEL
« Est-il vrai que je suis réel
Et que la mort réellement viendra ?»
Ossip Mandelstam
« Tourt est clarté ma tombe est là si proche
Je savoure le soir dans mon absence
Le jour a lissé ses plumes
Et je n’ai pas volé très loin
Mon ultime recours furent ces métaphores
Le sang des mûres aux oiseaux
Le mien à l’oubli
Couché sous la Montagne Noire
Amis qui tant m’épaulèrent
Venez y chanter la cinquième saison »
JJ Dorio
Martigues 28 juin 2026
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TOMBEAU disparus
Quelqu’un est mort ici :
étais-je réel ?
« Tombe degli avi miei »
les mûres pour Noël
la différence
les oiseaux les aïeux
les amis emportés
l’amour est un oiseau rebelle
M. Chalandon Saint-Gilles 28 juin 2026
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