DISPARITIONS
« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros
Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.
Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.
Chaque Disparition se compose de sept fragments.
Ils paraîtront sur ce blog du lundi au dimanche
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La personne de cette disparition ayant été réelle, toute ressemblance avec un individu imaginaire serait fortuite.
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LE CHIENDENT
La silhouette d’un homme se profila ; simultanément des milliers.
*
Il y en avait bien des milliers.
LOIN DE RUEIL
Les ordures déboulèrent de la boîte métallique et churent en trombe dans la poubelle, coquilles d’œufs, trognons , papiers graisseux, épluchures.
*
Il range on manuscrit dans un tiroir qu’il ferme à clef. Il se dirige vers le plumard.
ICARE
Sur les feuilles, pas d’Icare ; entre, non plus.
*
Hubert
(refermant son manuscrit sur Icare)
Tout se passe comme prévu ; mon roman est terminé.
UNE HISTOIRE MODÈLE
L’Histoire est la science du malheur des hommes.
*
(L’auteur aurait sans doute envisagé la possibilité des rythmes dans les différentes civilisations.)
ZAZIE DANS LE MÉTRO
Doukipudonktan, se demanda Gabriel, excédé.
*
-Alors tu t’es bien amusée ?
-Comme ça.
-Tu as vu le métro ?
-Non.
-Alors qu’est-ce que tu as fait ?
– J’ai vieilli.
SAINT GLINGLIN
Drôle de vie, la vie de poisson !
Doradrole ! vairon…
*
Et la population se montre très satisfaite de croire savoir pourquoi le faire ou le défaire, si elle le voulait, quand elle le voudrait, en toute quiétude, le temps, le beau temps, le beau temps fixe.
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Je te lis cher R.Q. depuis la Saint Glinglin
Tes romans Le chiendent Un rude hiver Odile
Tes cent mille milliards de poèm’et Les Ziaux
Tes exercices de soldats : Bâtons et lettres
Je t’écris aussi litotes, apocopes, syncopes…
Télégraphiquement : Voyageur inconnu
Je marche à l’auditif le haut-bois du sommeil
Diabolisant mes jours Bémolisant mes nuits
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Le jour de la disparition de Raymond Queneau, le 25 octobre 1976, on pouvait lire sous la plume de Jacqueline Piatier sur le journal du soir :
RAYMOND QUENEAU EST MORT
Le poète et romancier Raymond Queneau est mort dans la matinée du 25 octobre, à Paris. Il était âgé de soixante-treize ans.
La place de Raymond Queneau dans notre littérature dépasse, et de loin, l’audience qu’a recueillie son œuvre. Ce poète, ce romancier, cet encyclopédiste fut un des premiers esprits du siècle, un de ses plus savoureux créateurs. Difficile à saisir dans ses multiples aspects : un génie profond qui se paraît de l’humour et du rire ; un philosophe qui s’abritait sous la fiction ; un pataphysicien qui cachait sa tendresse ; un savant du langage qui appliquait ses expériences dans des textes d’un comique irrésistible.
Le succès lui vint tard, de ces Exercices de style que les Frères Jacques portèrent à la scène. Mais il y a le reste, tout le reste.
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QUENEAU Y YO
QUENEAU ET MOI
Je reviens à l’enfant que nous fûmes Queneau et moi
Lui naquit au Havre un vingt-et-un février en mil neuf cent et trois (signe astrologique : Poisson)
Moi à La Bastide de Besplas (Ariège) dans la chambre de mes géniteurs le vingte- quatre mars mil neuf cent quarante et cinq (signe astro : Bélier)
Ses père et mère étaient merciers
Les miens petits paysans
Petits car s’ils possédaient leurs terres c’étaient quelques arpents
On le mit en nourrice qui lui tendit ses seins
Ils allèrent acheter une vache aux mamelles abondantes mais qui hélas me provoqua forces chiasses
Son père débitait des toises de soieries des boutons de l’extra-fort et des rubaneries
Le mien labourait ses champs du terre-fort semant orge (pommelle) et blé, plantant maïs, soignant sa vigne (de madame, c’était son nom) élevant quelques vaches qui procuraient du lait que les villageois venaient quérir le soir avec leurs pots
C’est ma mère qui à la louche les servait
Elle s’occupait aussi des volailles et des couvées
La mère de Queneau (sa « pauvre mère » dit-il allez savoir pourquoi ?) avait une âme musicienne et jouait du piano
Il était fils unique
Comme bibi
Et comme moi encore il alla à l’école apprendre Bâtons Chiffres et Lettres
Dans un livre qui a pour titre les quatre mots précédents Queneau se soumet à un entretien à la question « Comment avez-vous commencé à écrire » il répond : « J’ai commencé vers cinq ans je crois et il en résulta des bâtons et des pâtés…et puis, comme un certain nombre d’adulte, j’ai persévéré. Il m’a fallu de la persévérance, parce que quand on a publié mon premier poème dans une revue, je devais avoir dans les trente-cinq ans. »
Moi j’en avais trente et ça s’appelait Papiers hygiéniques il y avait huit prosèmes et l’un faisait état (je m’autocite) d’ « une petite voix de flammes et d’allumettes rouges léchant le cul des mots »
Queneau vécut 73 ans immensément connu inspirateur créateur avec le mathématicien Le Lionnais de l’Oulipo -« Est-ce que vous avez peur comme tout le monde ? » lui demandait le même interviouveur : L’avenir n’existe pas pour moi Je suis très imprévoyant, répondait l’impétrant
J’écris ce texte (icule) à 80 foid vingt ans et nul (ou presque) ne connaît mes talents mais je n’y pense pas
je poursuis l’écriture de mes proses et poèmes alternatifs ligne après ligne jusqu’à L’Instant fatal
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TOMBEAU DE RAYMOND QUENEAU
Un coupeur de cheveux en quatre un amateur
Qui use d’écharnoir pour tailler son poème
Et la toile émeri pour gratter les hommages
Loin du poète à luth ou du joueur de go
Une bouche avalant à grands traits la lumière
Et non « la bouche d’ombre » d’où sort Victor Hugo
D’une vieille maman un fils de tortillance
Qui enroule ses vers de mille impertinences
Un engendreur de bric de Bonnard et de Braque
Poète trimégiste Hermès patron des scribes
Ses ailes de géant se mettant à marcher
Parcourant tous les rhumbs de l’un à l’autre pôle
Tenant à bout de main la plume flegmatique
Repoussant les sanguins bilieux mélancoliques
Aimant les chats du Parthénon de l’Acropole
Maniant les vers blancs les dés les diatribes
Donnant la nourriture aux hommes égarés
Aux enfants des eaux et des airs aux doux Lettrés
Et d’un vers à un autre halant tous les lecteurs
Des coupeurs de cheveux en quatre des amateurs
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Je ne sens pas et je ne pense pas comme à l’époque où j’étais surréaliste. Je suis complètement détaché du surréalisme dans ce que je fais, mais je pense qu’il représentait quelque chose de r=très important et de très grave. On juge les gens en disant : ils ont renié leur jeunesse, mais il y a aussi l’inverse : les gens qui refusent de reconnaître ce qu’ils ont fait dans leur jeunesse.
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J’écris à deux heures du matin
ces neuf syllabes
qui à présent sont vingt
J’écris aux anges et aux démons qui sur le papier s’affrontent
J’écris aux cinq doigts de la main aux six faces du dé
Aux 7 jours de la semaine qui évoquent la Genèse
J’écris Juventud divino tesoro (Dario)
et sa traduction
« Jeunesse mon divin trésor » (Dorio)
J’écris comme dans la vie se superposent bien des formes de discours
J’écris Sur la route dans le souffle du blues
au studio d’enregistrement d’une interminable Jam Session
J’écris la nuit comme il se doit au doigt mouillé et à l’oreille
J’écris jusqu’au petit matin ces fadaises
JJ Dorio