DISPARITIONS XXIII Raymond Queneau

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

Chaque Disparition se compose de sept fragments.
Ils paraîtront sur ce blog du lundi au dimanche

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La personne de cette disparition ayant été réelle, toute ressemblance avec un individu imaginaire serait fortuite.

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LE CHIENDENT

La silhouette d’un homme se profila ; simultanément des milliers.

*

Il y en avait bien des milliers.

LOIN DE RUEIL

Les ordures déboulèrent de la boîte métallique et churent en trombe  dans la poubelle, coquilles d’œufs, trognons , papiers graisseux, épluchures.

*

Il range on manuscrit dans un tiroir qu’il ferme à clef. Il se dirige vers le plumard.

ICARE

Sur les feuilles, pas d’Icare ; entre, non plus.

*

Hubert

(refermant son manuscrit sur Icare)

Tout se passe comme prévu ; mon roman est terminé.

UNE HISTOIRE MODÈLE

L’Histoire est la  science du malheur des hommes.

*

(L’auteur aurait sans doute envisagé la possibilité des rythmes dans les différentes civilisations.)

ZAZIE DANS LE MÉTRO

Doukipudonktan, se demanda Gabriel, excédé.

*

-Alors tu t’es bien amusée ?

-Comme ça.

-Tu as vu le métro ?

-Non.

-Alors qu’est-ce que tu as fait ?

– J’ai vieilli.

SAINT GLINGLIN

Drôle de vie, la vie de poisson !

Doradrole ! vairon…

*

Et la population se montre très satisfaite de croire savoir pourquoi le faire ou le défaire, si elle le voulait, quand elle le voudrait, en toute quiétude, le temps, le beau temps, le beau temps fixe.

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Je te lis cher R.Q. depuis la Saint Glinglin

Tes romans Le chiendent Un rude hiver Odile

Tes cent mille milliards de poèm’et Les Ziaux

Tes exercices de soldats : Bâtons et lettres

Je t’écris aussi litotes, apocopes, syncopes…

Télégraphiquement : Voyageur inconnu

Je marche à l’auditif le haut-bois du sommeil

Diabolisant mes jours Bémolisant mes nuits

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Le jour de la disparition de Raymond Queneau, le 25 octobre 1976,  on pouvait lire sous la plume de Jacqueline Piatier sur le journal du soir :

RAYMOND QUENEAU EST MORT

Le poète et romancier Raymond Queneau est mort dans la matinée du 25 octobre, à Paris. Il était âgé de soixante-treize ans.

La place de Raymond Queneau dans notre littérature dépasse, et de loin, l’audience qu’a recueillie son œuvre. Ce poète, ce romancier, cet encyclopédiste fut un des premiers esprits du siècle, un de ses plus savoureux créateurs. Difficile à saisir dans ses multiples aspects : un génie profond qui se paraît de l’humour et du rire ; un philosophe qui s’abritait sous la fiction ; un pataphysicien qui cachait sa tendresse ; un savant du langage qui appliquait ses expériences dans des textes d’un comique irrésistible.

Le succès lui vint tard, de ces Exercices de style que les Frères Jacques portèrent à la scène. Mais il y a le reste, tout le reste.

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QUENEAU Y YO

QUENEAU ET MOI  

Je reviens à l’enfant que nous fûmes Queneau et moi

Lui naquit au Havre un vingt-et-un février en mil neuf cent et trois (signe astrologique : Poisson)

Moi à La Bastide de Besplas (Ariège) dans la chambre de mes géniteurs le vingte- quatre mars mil neuf cent quarante et cinq (signe astro : Bélier)

Ses père et mère étaient merciers

Les miens petits paysans

Petits car s’ils possédaient leurs terres c’étaient quelques arpents

On le mit en nourrice qui lui tendit ses seins

Ils allèrent acheter une vache aux mamelles abondantes mais qui hélas me provoqua forces chiasses

Son père débitait des toises de soieries des boutons de l’extra-fort et des rubaneries

Le mien labourait ses champs du terre-fort semant orge (pommelle) et blé, plantant maïs, soignant sa vigne (de madame, c’était son nom) élevant quelques vaches qui procuraient du lait que les villageois venaient quérir le soir avec leurs pots

C’est ma mère qui à la louche les servait

Elle s’occupait aussi des volailles et des couvées

La mère de Queneau (sa « pauvre mère » dit-il allez savoir pourquoi ?) avait une âme musicienne et jouait du piano

Il était fils unique

Comme bibi

Et comme moi encore il alla à l’école apprendre Bâtons Chiffres et Lettres

Dans un livre qui a pour titre les quatre mots précédents Queneau se soumet à un entretien à la question « Comment avez-vous commencé à écrire » il répond : « J’ai commencé vers cinq ans je crois et il en résulta des bâtons et des pâtés…et puis, comme un certain nombre d’adulte, j’ai persévéré. Il m’a fallu de la persévérance, parce que quand on a publié mon premier poème dans une revue, je devais avoir dans les trente-cinq ans. »

Moi j’en avais trente et ça s’appelait Papiers hygiéniques il y avait huit prosèmes et l’un faisait état (je m’autocite) d’ « une petite voix de flammes et d’allumettes rouges léchant le cul des mots »  

Queneau vécut 73 ans immensément connu inspirateur créateur avec le mathématicien Le Lionnais de l’Oulipo  -« Est-ce que vous avez peur comme tout le monde ? » lui demandait le même interviouveur : L’avenir n’existe pas pour moi Je suis très imprévoyant, répondait l’impétrant

J’écris ce texte (icule) à 80  foid vingt ans et nul (ou presque) ne connaît mes talents mais je n’y pense pas

je poursuis l’écriture de mes proses et poèmes alternatifs ligne après ligne jusqu’à L’Instant fatal

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TOMBEAU DE RAYMOND QUENEAU

Un coupeur de cheveux en quatre un amateur

Qui use d’écharnoir pour tailler son poème

Et la toile émeri pour gratter les hommages

Loin du poète à luth ou du joueur de go

Une bouche avalant à grands traits la lumière

Et non « la bouche d’ombre » d’où sort Victor Hugo

D’une vieille maman un fils de tortillance

Qui enroule ses vers de mille impertinences

Un engendreur de bric de Bonnard et de Braque

Poète trimégiste Hermès patron des scribes

Ses ailes de géant se mettant à marcher

Parcourant tous les rhumbs de l’un à l’autre pôle

Tenant à bout de main la plume flegmatique

Repoussant les sanguins bilieux mélancoliques

Aimant les chats du Parthénon de l’Acropole

Maniant les vers blancs les dés les diatribes

Donnant la nourriture aux hommes égarés

Aux enfants des eaux et des airs aux doux Lettrés

Et d’un vers à un autre halant tous les lecteurs

Des coupeurs de cheveux en quatre des amateurs

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Je ne sens pas et je ne pense pas comme à l’époque où j’étais surréaliste. Je suis complètement détaché du surréalisme dans ce que je fais, mais je pense qu’il représentait quelque chose de r=très important et de très grave. On juge les gens en disant : ils ont renié leur jeunesse, mais il y a aussi l’inverse : les gens qui refusent de reconnaître ce qu’ils ont fait dans leur jeunesse.

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J’écris à deux heures du matin
ces neuf syllabes
qui à présent sont vingt
J’écris aux anges et aux démons qui sur le papier s’affrontent
J’écris aux cinq doigts de la main aux six faces du dé
Aux 7 jours de la semaine qui évoquent la Genèse
J’écris Juventud divino tesoro (Dario)
et sa traduction
« Jeunesse mon divin trésor » (Dorio)
J’écris comme dans la vie se superposent bien des formes de discours
J’écris Sur la route dans le souffle du blues
au studio d’enregistrement d’une interminable Jam Session
J’écris la nuit comme il se doit au doigt mouillé et à l’oreille
J’écris jusqu’au petit matin ces fadaises

JJ Dorio

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