UN RIEN

Ce qui détermine le cours des choses : un rien, dit Tabucchi.

Ainsi le cours de cette prose, qui va naissant dans un bar de la Plaza de Armas de Cuzco. Une chanteuse dans le suraiguë, accompagnée par un harpiste buvant comme un trou l’alcool local, du pisco.

Un rien, cette fois du côté de Lisboa, la phrase d’un poète maudit : Dis-moi, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne. Il doit y faire chaud et tu t’y ragaillardirais, comme un lézard.

Et à contre courant, ce désir baudelairien de vivre n’importe où, pourvu que ce soit hors de ce monde, une heure immobile, non indiquée sur le cadran, leggera come un suspiro, rapida come un colpo d’occhio.

Un soupir, un coup d’œil, deux petits riens…

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  1. Avatar de Jean Jacques Dorio

1 Comment

  1. Ce texte dialogue discrètement avec plusieurs de vos poèmes récents. On y retrouve le goût des bifurcations imprévues (« Je laisse aller la plume… »), des déplacements entre les lieux (Cuzco, Lisbonne), et surtout cette confiance accordée aux faibles signaux : une phrase, une musique, une image suffisent à mettre en marche l’imaginaire. L’écriture ne procède pas d’un projet rigide ; elle suit les inflexions de l’attention.

    Enfin, cette prose possède une dimension presque philosophique. Elle suggère que les existences ne sont pas gouvernées par les grands événements mais par des détails presque imperceptibles. Un chant entendu par hasard, une citation retrouvée, un soupir, un regard : voilà ce qui, parfois, décide d’un voyage, d’un souvenir ou d’un texte. Le « rien » n’est donc pas le vide ; il est cette infime variation qui fait basculer une conscience. C’est peut-être là la leçon la plus profonde de Tabucchi, et aussi de cette prose : les plus grands déplacements commencent souvent par un presque rien.

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