RENGAINE DE LA POÉSIE PERDUE

La poésie s’est perdue
On ne sait plus la chanter
La poésie a disparu
On ne sait plus où elle est

Le passeur des Saintes Maries
Assure qu’il l’a vue dans le delta du Rhône
Mais il semble établi que ce n’était qu’un drone

La poésie s’est perdue
On ne sait plus la chanter
La poésie a disparu
On ne sait plus où elle est

La factrice de ma rue prétend que
Ses lettres s’adressent encore au vieux poète
Qui résidait à l’Isla Negra
Mais cette adresse n’a plus de réalité
L’aube marine a effacé l’encre des enveloppes

La poésie s’est perdue
On ne sait plus la chanter
La poésie a disparu
On ne sait plus où elle est

Où la chercher alors?
Où la chercher encor?
Si ne n’est dans le fleuve
L’île La forêt des symboles
Et les lettres d’amour?

Elle est dans le désespoir
Et elle est dans l’espoir
Elle est dans tous ses livres muets
Qu’il faut apprendre à faire parler

Elle est dans le nid de tes yeux
D’où sortent ces paroles trouvées
Sur le vieux sentier troubadour

Elle est dans l’écriture quotidienne
Qui se mêle au soleil de demain
En allé en la mer avec l'éternité

IMAGES DU BONHEUR

Parfois,  les images du bonheur 
Persistent sous les paupières
Longtemps

Une fragrance, une caresse,
Sur la joue, et ressurgissent
Les rires et les paroles
Données

En ce temps- là, la vie était douce ,
Et nos rêves plus forts
Qu'aujourd'hui

Danielle Nabonne

GARONNE

Sous les charmilles 

Le temps vacille

Je remonte 

Sur mon crayon  d’enfance 

Je reprends 

Le chemin  buissonnier

J’ entends le pas

De mon grand-père 

Qui descend à Garonne

Nous longeons la rive

Silencieux 

La rivière  dessine

Avec les galets

Des tableaux mouvants 

Une libellule  se pose

Un instant 

Une paix bleue

Comme  un ciel

Occitan

Puis, le chant reprend

Tout bourdonne, tout bruit,

J’entends  l’ arbre qu’ on abat ,

Et  le souffle des guerres 

À venir

Danielle Nabonne

FURIEUSE RAISON

             
Furieuse raison :
c'est la formule d'un philosophe
aimant les étincelles poétiques

Pourtant la plupart du temps
Sophos l’énigmatique sage
Et Poiein l’habile faiseur
Ne font pas bon ménage

L’un recherche l’esprit
et l’arrogant concept
L’autre balbutie
se frotte aux mots
et aux choses

Mais Raison quelquefois
se change en repentir
Un je-ne-sais-quoi
et un presque-rien





CE MONDE OUVERT DEVANT LE TEXTE

un triptyque

I

PETITS ESSAIS SUR LE BUREAU
débuts qui ne vont guère plus loin que
le bout de quatre à cinq lignes
sur l’écran hanté par le blanc

Des restes de biographies supposées :
Shakspere – comme signe sa dernière main –
baptisé à la cervelle de lièvre

Des bribes de fantaisies :
pour dépoussiérer une page d’Écriture
rien de mieux que le souffle divin
lit-on sur la page d’un athée notoire

Ou bien se dessine la figure
des controverses
tel un cercle carré
dit Spinoza
voulant réfuter un argument
de ce Guillaume de Blyenbergh
courtier en grains
qui lui cherche des noises
sur Dieu le Mal et le reste

Et puis après
fabulations
histoires vraies
approches du concept

on signale la présence de l’Autre
sous le porche
de l’accueil amical

Ce prochain
qui enfin fait silence
et se contente d’ouvrir
la porte-fenêtre de son bureau

qui donne sur le jardin d’hiver

ce monde ouvert devant le texte
écrit le philosophe Paul Ricœur

II

DEVANT LA PAGE PERSONNE

morceaux tissés d’une attention formelle
mais sans se formaliser outre mesure

peignant le passage
d’un mot à un autre

lambeaux cousus d’ontologie héraclitéenne
d’atomes dansant la gigue
la maclotte qui sautille
la marelle
terre
ciel

des petites filles en fleurs

au point que ce texte puisse donner
l’impression d’un mélange de doctrines diverses

d’un doute
sur la philosophie qui vraiment le soutient
le pinceau qui le peint
le pain de seigle d’orge qui le nourrit

la pression du noir sur la page
jadis blanche…

III

CE LIVRE ENTRE LES MAINS
m’échappe absolument

Me glisse entre les doigts
tel le savon de Ponge

Silence sur la page
je ne vois plus les mots

C’est de la bouillie
pour les chats et les chiots

Une sorte de lave
qui ma cervelle ronge

Un coup porté à Teste
de monsieur Valéry

Cultivant l’art des restes
et des amphigouris

(le reste dans la marge
n’est pas lisible)