MAI 68 ce commencement qui n’en finit pas

Séquence 14

MAIS D’OÙ TU PARLES ?


– Franchement, où en es-tu ?


– Avec le temps, ça devient inexplicable.


– J’entends bien, mais comment tu l’expliques ?


– Mais justement, je ne sais pas.


– Écoute-moi, si tu ne sais pas où tu en

es, au moins peux-tu nous dire d’où tu parles ?


– Ah! la question qui tuait en Mai 68 !


– Oui, tu y es !


– Eh bien, d’où je parle ? Je vais y réfléchir, mais je te rassure, c’est toujours d’un lieu où ma prise de parole n’est pas encore située Outre Tombe.

OUBLIER LE TEMPS courriel 71

Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique  » bibliothèque de Babel. »

Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.

71

P.B. à JJ D.

J’ai appelé ce livre Oublier le temps. J’aurais pu l’appeler Faux Souvenirs. Non que je veuille consciemment dire des mensonges  mais, en écrivant, je m’aperçois que le cerveau ne dispose pas d’une chambre froide où conserver nos souvenirs intacts, il est plutôt un réservoir de signaux fragmentaires qui attendent que le pouvoir de l’imagination leur donne vie – et ceci, en un sens, est une bénédiction.

JJ.D. à P.B.

Tu te souviens de l’autobus vert avec un toit blanc
Mais était-ce un R ou un S ?
Tu te souviens de sa plate-forme arrière
Où tu montas un livre ancien sous le bras
Tu te souviens qu’un type vint vers toi 
Tu te souviens qu’il avait tout d’un freluquet au long cou
Comme le héron de La Fontaine
Tu te souviens que le bus passa devant un cinéma qui programmait la Soupe au Canard
Tu te souviens de la séquence où Groucho Marx cigare au bec
tire le rideau d’une fenêtre pour empêcher un boulet de canon de traverser la pièce
Tu te souviens du contrôleur criant Gare Saint Lazare :
Terminus des Exercices de style !
Tu te souviens qu’alors tu t’es dit à tout hasard
Je vais coucher tout ça par écrit la main sur la charrue du vocabulaire

.

P.B. (21 mars 1925-2 juillet 2022) le grand architecte des Bouffes du Nord

JJ D (24 mars 1945 -….) le petit télégraphiste de Poésie mode d’emploi

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

DISPARITION
 XIII

Christian Dotremont

86/92

90

Tu repars de zéro Tu repars du néant
Tu ne fais que passer par stylo interposé

ou par pinceau chinant ses caractères énigmatiques
Tu peins le passage avec légèreté et forces manières

avec les formes de tes mouvements
Tu repars


Tu fais le départ entre dire et faire entre faire et laisser dire
Tu as deux faires au feu la parole et l’écriture


Tu dis stop
Tu prends congé de ta Muse qui trop abuse


Tu lèves la main
Tu lèves l’ancre et tu t’en vas couci-couça d’un dernier trait de plume


Jeter sur le papier tes derniers caractères imaginaires
Tes hypnographies

Dotremont ses logogrammes

Dorio ses hypnographies

Hypnographies sur une planche Dorio 1° mai 2026

Dotremont et ses logogrammes

POUR MÉMOIRE 11 à 15

Je me souviens du bel œuf tout chaud trouvé dans notre poulailler que je gobais avidement

Je me souviens d’avoir assisté avec enthousiasme à la création d’Einstein on the Beach de Bob Wilson et de Phil Glass au théâtre municipal d’Avignon au cours du festival 1976

Je me souviens de Bernaduque le nom de jeune file de ma grand-mère maternelle (je n’ai pas eu de grands-parents paternels)

Je me souviens de mon mariage qui fut aussi le tien le 4 août 1979 mais tu n’es plus là pour que nous le fêtions

Je me souviens que notre repas de noce consista en une bouillabaisse prise à l’Épuisette le restaurant du vallon des Auffes