– Eh bien, d’où je parle ? Je vais y réfléchir, mais je te rassure, c’est toujours d’un lieu où ma prise de parole n’est pas encore située Outre Tombe.
Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique » bibliothèque de Babel. »
Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.
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P.B. à JJ D.
J’ai appelé ce livre Oublier le temps. J’aurais pu l’appeler Faux Souvenirs. Non que je veuille consciemment dire des mensonges mais, en écrivant, je m’aperçois que le cerveau ne dispose pas d’une chambre froide où conserver nos souvenirs intacts, il est plutôt un réservoir de signaux fragmentaires qui attendent que le pouvoir de l’imagination leur donne vie – et ceci, en un sens, est une bénédiction.
JJ.D. à P.B.
Tu te souviens de l’autobus vert avec un toit blanc Mais était-ce un R ou un S ? Tu te souviens de sa plate-forme arrière Où tu montas un livre ancien sous le bras Tu te souviens qu’un type vint vers toi Tu te souviens qu’il avait tout d’un freluquet au long cou Comme le héron de La Fontaine Tu te souviens que le bus passa devant un cinéma qui programmait la Soupe au Canard Tu te souviens de la séquence où Groucho Marx cigare au bec tire le rideau d’une fenêtre pour empêcher un boulet de canon de traverser la pièce Tu te souviens du contrôleur criant Gare Saint Lazare : Terminus des Exercices de style ! Tu te souviens qu’alors tu t’es dit à tout hasard Je vais coucher tout ça par écrit la main sur la charrue du vocabulaire
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P.B. (21 mars 1925-2 juillet 2022) le grand architecte des Bouffes du Nord
JJ D (24 mars 1945 -….) le petit télégraphiste de Poésie mode d’emploi
« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. » Georges Perros
Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.
Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets. Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.
DISPARITIONXIII
Christian Dotremont
86/92
90
Tu repars de zéro Tu repars du néant Tu ne fais que passer par stylo interposé
ou par pinceau chinant ses caractères énigmatiques Tu peins le passage avec légèreté et forces manières
avec les formes de tes mouvements Tu repars
Tu fais le départ entre dire et faire entre faire et laisser dire Tu as deux faires au feu la parole et l’écriture
Tu dis stop Tu prends congé de ta Muse qui trop abuse
Tu lèves la main Tu lèves l’ancre et tu t’en vas couci-couça d’un dernier trait de plume
Jeter sur le papier tes derniers caractères imaginaires Tes hypnographies
Je me souviens du bel œuf tout chaud trouvé dans notre poulailler que je gobais avidement
Je me souviens d’avoir assisté avec enthousiasme à la création d’Einstein on the Beach de Bob Wilson et de Phil Glass au théâtre municipal d’Avignon au cours du festival 1976
Je me souviens de Bernaduque le nom de jeune file de ma grand-mère maternelle (je n’ai pas eu de grands-parents paternels)
Je me souviens de mon mariage qui fut aussi le tien le 4 août 1979 mais tu n’es plus là pour que nous le fêtions
Je me souviens que notre repas de noce consista en une bouillabaisse prise à l’Épuisette le restaurant du vallon des Auffes