LA POÉSIE À CORPS PERDU

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Toujours la poésie à corps perdu à  cor

Et à cri Même silencieux à  l’ouïe

Le vers corne marine vibration de la lyre

(les modernes s’en moquent mais peut-être ont-ils tort)

Les cloches sonnent sans raison disait Tzara

Et nous aussi et nous oiseaux plumes d’ara

C’est très futile et très joli la poésie

UN VERS FORMÉ TOUT SEUL

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Un vers formé tout seul venu du corps-esprit

D ‘Autres disent « des dieux » ou de l’inconscient

Moi je dis : attention, obstination, éveil

Parler à  son insu soi-même comme un autre

Confiant à la plume tous ses petits secrets

Jamais d’à priori Jamais la ramener

Pas de prise de tête et nul littérateur

Qui se la joue « poète  » d’un vers écrit tout seul

SUR UNE FEUILLE BLANCHE COMME NEIGE

Que c’est tentant une feuille blanche comme neige tant va la plume bleue noire rouge ou verte qu’elle s’y déploie « passe au travers » – expression mystérieuse je vous l’accorde suggérée par l’égyptien errer – plume nomade qui trace lignes listes inscriptions tant et tant qu’à la fin peut émerger une forme inédite surtout il est vrai si tout lecteur s’y met lui aussi toute lectrice s’y attèle prend à son tour la plume le calame le stylo bic et s’adonne au recopiage à la main tout en parlant à son papier et sans s’interdire quelques modifications, approximations : la chair des textes ainsi choyée doit être joyeuse et nos pages blanches féconder

BOIRE SOUS LA LUNE PEUPLER SA SOLITUDE

Boire seul sous la lune, écrit Li Bo, qui la prend pour amie et avec l’ombre qu’elle lui procure, voilà qu’ils sont trois. Que n’inventons-nous pas pour peupler notre solitude ? Assurément cette main qui court le papier, maniant le pinceau du poète-calligraphe, ou bien l’ancienne plume et son encrier, avant le stylo pointe fine. Écrire seul en silence, calé sur son oreiller, la lune à la fenêtre, les volets grands ouverts. Suggérer les activités joyeuses de jadis : la toupie sur les carreaux de la cuisine, le jeu de barres dans la cour de l’école et la construction d’une cabane. Li Bo réapparaît, nuit de lune sur le fleuve, il vacille en buvant une nouvelle coupe de vin de Sin-fong. Un dernier coup de rame, ma barque de papier ne sert plus que de marque-page, les images des rêves, comment les épuiser ?  Li Bo (Li Po, Li Bai) 701-762

le caractère chinois shou longévité encadré par mes hypnographies : signes imaginaires faits comme en état d’hypnose

Ajout

Cette nuit je lis les vers tirés de derrière les fagots d’un poète chinois ivre

À vrai dire je n’y comprends rien leurs caractères calligraphiques ayant disparu de notre abécédaire

Mais je m’accroche aux branches

Au-delà des mots écrits Je cherche la parole de celui qui dans son ivresse les prononça

Alors un instant vient où la lune d’hiver glisse sur les livres de ma bibliothèque

Au point de les transformer en Acherontia atropos

(Sphynx tête de mort)

J’imagine qu’ils vont aller rejoindre les rêves de ce calligraphe inconnu qui me ressemble comme deux gouttes d’encre plus noires que la nuit

IMAGINATIONS 3,4,5

 
Dans l'homme que l'imagination domine, les idées se lient par les circonstances et par le sentiment. Diderot  

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Je trace mes hypnographies sous la dictée d’une imagination visuelle indéfinissable Je fais des pages entières de signes, alignés côte à côte, comme autant de grains de sable, représentant le spectacle bariolé du monde, sur une surface toujours égale et toujours changeante, pareille aux dunes que pousse l’harmattan que d’aucuns nomment le vent mouvant et émouvant de la poésie
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Laissant sans fin courir son imagination, parfois l’assaillait la vision d’un idiot: un idiot momo à Nyouyork au Moma, un Dorio loriot pratiquant l’art brut, suivant Artaud à la recherche du peyotl chez les Tarahumaras, jusqu’au tournis d’Achab poursuivant Moby Dick qui soufflait sur l’horizon lapis-lazzuli, bijoux d’azur, bols pour ablutions, nuit sur nuit, laissant courir sans fin son imagination

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Vivre sans imaginer une vie autre c’est vivoter Mais l’imagination mise à toutes les sauces sans l’expérience de sa propre vie c’est une voie sans issue c’est tirer de la poudre aux moineaux prendre des lanternes pour des vessies ne pas savoir à quel clou pendre sa lampe qui éclaire nos nuits J’imagine qu’en disant tout cela je n’ai pas aidé mes dix-sept lecteurs qui ne sont pas tombés de la dernière pluie même si passant entre les gouttes ils ont tout loisir d’imaginer une suite et de l’écrire blanc sur noir

je trace mes hypnographies sous la dictée d’une imagination visuelle indéfinissable