Il était petit et trapu, avec un aspect paysan,
à le voir on n'aurait pas pensé à un écrivain raffiné, comme il était,
mais les écrivains sont toujours ainsi, ils trompent leur monde.
Antonio Tabucchi (Pour Isabel)
-Et les poètes ?
- C'est encore pire.
S'ils disent "Je" c'est toujours un "autre".
Entre ce que je vois et dis
Entre ce que je dis et tais
Entre ce que je tais et rêve
Entre ce que je rêve et oublie
La Poésie
Octavio Paz
C'est dimanche
Il y a quarante ans
Dans un autre temps
Je me mariai
C'est dimanche
Dans un hôtel de ville
En belle pierre de Provence
Tu passais la bague
À mon annulaire
C'est dimanche
Depuis lors
Ça a coulé
C'est dimanche
Ça a coulé
Mais ça ne se raconte pas
Il faut laisser ça aux romanciers
C'est dimanche
Elle est sans merci
La mort qui frappe à l'aveuglette
C'est dimanche
Le gardien du temps
Me sourit tristement
La mort ? L'amour ?
¿ Quién sabe ?
Author Archives: Jean Jacques Dorio
LA ROUE DE MÉMOIRE
La Roue de Mémoire en haut en bas notre force fragile
À l’instant crient les martinets dans le soir d’un 3 août
Mon père les appelait faucilhs*
Sa faux il l’aiguisait consciencieusement
avec ce petit marteau en croissant de lune
dont je ne connais pas le nom
mais dont j’entends encore le bruit
Percussion qui me remémore les six maîtres de Strasbourg
qui eurent le génial projet d’assembler les peaux les bois et les métaux
du Monde Entier
-crotales cloches gongs cencerros mokubyos tablas-
Nous nous croisâmes un soir à Caracas où après leur concert au théâtre municipal
Ils me demandèrent s’il était possible de rencontrer Papillon le bagnard hableur
dont les éditeurs malins avaient fait un succès de littérature
Nous ne prîmes pas le lépidoptère dans nos filets
Mais ce fut un plaisir de danser dans la rue
au son des instruments locaux
harpe criolla maracas cuatro
Tout en criant à tue-tête – le rhum aidant –
l’injonction de Michaux :
Épervier de ta faiblesse Domine !**
* occitan
** Michaux + pièce de Stibilj pour les Percussions de Strasbourg
ON DIT
On dit on ne badine pas avec l'amour
On dit il pleut il pleut bergère
Ô Tour Eiffel !
On dit la mer la mer toujours recommencée
On dit adieu à Alfred de Musset
On dit on achève bien les chevaux
On dit des souris et des hommes
On dit le cimetière des éléphants
On tire le diable par la queue
On dit lira bien qui lira le dernier
On dit le vieil homme et la mer
On dit le vieux qui lisait des romans d'amour
On brûle ses livres Fahrenheit 451
On dit c'est moi qui souligne
On dit c'est moi qui traduis
"Moi dont la figure du Paradis
Se reflète dans ma bibliothèque"*
*Yo que me figuraba el Paraíso
Bajo la especie de una biblioteca
Borges
JE PROTESTE
Je proteste avant de passer l’arme à gauche avant que la faux ne me fauche
Je proteste sans haine et sans amour sans poète et sans fils de notaire
Je proteste avec une peine inégalable et une gale d’étincelles
Je proteste en chantant Je cherche un mur pour pleurer
Je proteste systématiquement pour pas me dire qu’il
faudrait en finir Je proteste en silence
Je proteste en pensées
Je proteste
Synonymiquement
Avec Plainte Cri Opposition
Réclamation Récrimination Manifestation
Désapprobation Témoignage Révolte Réquisitoire
Réprobation Rébellion Revendication Refus Appel Clameur
Déclaration Objection Promesse Réplique Ruade Murmure Gueulement
– Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles, il pèse peu, ton faix d’immortelles.
*
Avec Ferré Michaux Anne Sylvestre Vian Dictionnaire CNRTL
& Tristan Corbière
Mais le sablier?
Vous pouvez le retourner
Temps passé est bien passé
Tachez d’en profiter.
Le vent emporte le
sable
Nos souvenirs et nos amitiés…
Ne vous montez pas le bourrichon !
Avec vous-même pas de chiqué.
Temps passé est bien
passé
Vivez.
Robert DESNOS
« Les portes battantes »
LA POÉSIE N’EST FAITE QUE DE BEAUX DÉTAILS
La poésie n'est faite que de beaux détails
Avez-vous remarqué ce bel alexandrin
Composer dans l'incertitude des trouvailles
Vaille que vaille en vivant ce que tu lis
La poésie je vous demande pardon Mais
c'est au réveil une façon de se livrer
à ce fragment Corps au repos Esprit qui essaie
d'opposer à Douleur les promesses de l'aube
La poésie voix si ténue inattendue
Fable des pas perdus sur nos livres de sable
La barque ce matin suit ce fleuve étrange
De vers anciens qui ont le charme du pur oubli
le vers initial est de Voltaire
Romain Gary a écrit Les promesses de l'aube