COMME AU BON VIEUX TEMPS

Comme au bon vieux temps
Quand nous parlions littérature
-Et qu'est-ce que tu écris en ce moment?
Un petit roman sur les dernières paroles
prononcées ou écrites par la main du défunt

Comme au bon vieux temps
Quand nous parlions de nos amours
En buvant un bourgogne de derrière les fagots
Sur un cassoulet façon mère Dorio

Comme au bon vieux temps
Quand nous parlions politique
Du matérialisme des superstructures
Et de la puissance des masses
Qui s'excusaient de ne rien comprendre à nos laïus

Comme au bon vieux temps
Quand nous chantions tout notre saoul
le déserteur et le gorille
ta Cathie t'a quitté
et ce fameux trois mâts
fin comme un oiseau

Comme à la fin des temps
Quand nous ne parlions plus
Cancer du larynx
Sur notre ardoise d'écolier
Nous faisions tinter nos craies
Pour un dernier message

estos días azules y este sol de la infancia*
ces jours d'azur et ce soleil de l'enfance

*dernier vers écrit par Antonio Machado à Collioure








LE DON DES PAGES

une page

colonne d’écriture

c’était une treille

en agriculture





au village

vivait Monsieur Page

retraité de l’armée

le seul possédant une ouature

et l’usage oral du passé simple





en pagayant

dans une page de dico

on peut faire mousser

pagure palabre pageot





et ce pagne des indiens panaré

que tu ramenas d’Orénoque

teint au rocou

échangé contre tu-ne-sais-plus-quoi





fin de page

dont tu fais don

à l’écran blanc

au premier lecteur qui passe

à la nuit des mots boules de neige

à l’oubli






	

La petite allumette

Ce n’est pas parce que
la pièce est obscure
qu’il faut renoncer
à gratter notre petite allumette
pour faire un peu de lumière
disait Antonio Tabucchi
*

Tourner le dos au public
Changer de plan
Avec Bartleby
El famoso :
Je préfèrerais
N'en rien faire
Mais je continue
Lançant et relançant
Le harpon
Dans le tumulte
Ontologique
De l’écriture
Aspirée inspirée
Par les personnages
Qui traversent nos vies
Se fracassent un à un
Et nous tournent le dos
*
Hypnographie 59

À QUOI CELA SERT UNE IDÉE

 À QUOI ÇA SERT UNE IDÉE ?

À quoi ça sert une idée ?
Je n’en ai aucune idée, mais je vais y penser.
J’ai idée que ça va m’aider à savoir à quoi sert une idée.
Ça sert à phantasmer, à croire que son cerveau va produire son existence, 
cogito ergo sum.
Ça sert à cogiter, à frotter ses idées superficielles
contre ses idées profondes, 
au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau.
Ça sert à s’éveiller, après l’emmêlement des rêves de la nuit,
faire cet exercice de remise en forme, en langue française,
par à-coups, progression compliquée,
tâcher d’y voir un peu plus clair.
Une idée ça sert si c’est difficilement qu’elle accouche,
ça sert si c’est par jeu qu’elle se couche sur le papier,
une idée qui profite d’un accident heureux,
d’une pensée divergente, d’un hasard objectif.
Cette idée de soi-même comme un autre,
cherchant et trébuchant,
l’esprit ouvert ou la porte close :

"Est-ce un rêve ? Est-ce une farce ?
À quoi jouons-nous ici ?
Ici où tant de comparses
Dansent trois tours puis merci."

Liliane Wouters (1930-2016)


LABYRINTHE DE MES NUITS BLANCHES

 Je rêve d’un boutre sur le Nil
et de ce bougre de Gustave
Je rêve de monter le cheval des airs
nommé Flaubert
Je rêve que je me promène en culotte courte
genoux troués
et Ma Bohème en tête
Je rêve sans rimes ni raisons
des curés corbeaux
et des freux freudiens
Je rêve du fleuve Orénoque et de ses lamantins
jouant une nuit sur les flots
Je rêve de Moi
le plus grand ennemi intime
des hommes caméléons
et des femmes modèles
Je rêve du carton noir
Du labyrinthe de mes nuits blanches
* Traits à traits
Sans en rajouter *