LES VERS SONT UN ART DIFFICILE

Je rêve que j’écris des vers

Je les vois je les pressens

Le Je les mots et l’univers

Je fais des lignes par cent

Ces vers venus en ce moment

J’ignore ce qu’ils vont vous dire

Je ne sens c’est mon sentiment

Que le besoin de les écrire

Ainsi faisait La Motte

Dit parfois La Motte-Houdar

Il me plaît de lui rendre hommage

Tirant ici ce dernier dard

LE GÉANT DE NOS LETTRES

Je lis des vers d’Hugo le géant de nos Lettres

Qui se montre surtout dans tout ce qui le cache

Criant Hé le géant ! Hé l’homme de l’abîme !

Je lis ce cher Victor qui va de cime en cime

Un vautour qui me dit : Petit, les choses,  sache,

Avec leurs dieux,  ont des monstres pour ancêtres !

Tournés vers l’intérieur comme vers le lointain

Nos vers ont l’ambition d’être lus, entendus,

Avec l’œil et la feuille, sans sanglots superflus,

Entends d’Orphée la lyre qui rythme tes actions !

Entends écoute apprends pense ou sois imbécile

Veille ou dors Viens ou fuis Nie ou crois Prends ou laisse

Montre-toi cache toi Va t’en demeure Oscille

La liste est infinie des verbes qui t’oppressent

Et libèrent la part de folie sous sagesse

Sur l’épaule d’Hugo le géant  de nos Lettres

UN LIVRE UN COUTEAU UN ÉCRAN

Je dors avec un laguiole sur ma table de chevet. Nul crime en perspective, mais le couteau me sert à découper les pages d’un livre publié par l’éditeur Corti. Cette nuit il s’agit d’un passage sur la poésie fugitive définie par la prestigieuse Encyclopédie. Ces petites pièces sérieuses ou légères qui s’échappent de la plume d’un auteur en diverses circonstances de la vie. Diderot et d’Alembert seraient bien étonnés de voir leur définition apparaître sur un écran tactile. Reste ce livre que je découpe page à page, pour le plaisir de découvrir un langage qui me tient en éveil, entre deux sommes.

DE LA DIFFICULTÉ DE COMMENCER QUAND TOUT VA FINIR

Je me lance enfin dans le texte du jour après avoir raturé trois esquisses

S’il est ainsi difficile de commencer imaginez ce que ce sera de finir ai-je lu hier

C’est un livre sur la fin de toutes choses et en particulier sur les dernières œuvres d’un artiste ou la dernière prestation d’un sportif de haut niveau

L’équilibre précaire avant l’effondrement

Pourtant rien de funèbre et même de mon point de vue une certaine jouissance prophétique

(Je laisse mes lecteurs en juger)

Je suis chaque nom de l’histoire dit l’un, avant de se jeter à  Turin au cou d’un cheval battu et de plonger dans la folie (traduit de l’allemand)

Ce n’est pas la fin Nous nous recroiserons un jour ou l’autre sur l’avenue chante un second dans une version du Tangled Up in Blue  (traduit de l’américain)

Je suis né une année incertaine et les siècles m’encerclent de feu écrit le troisième depuis un camp de déportation (traduit du russe)

Voici pour cette nuit trois présents à méditer

Je les ai transcrits depuis ma chambre blanche dans un grand lit où ma morte en souriant se retourne et me dit :

Que veux-tu sans toi que je devienne ? Ouvre les volets le jour sort des ténèbres !

(longtemps après)

On ne résiste pas à ce dernier ajout proustien, lu sur les voûtes de Saint Marc à  Venise, qui n’est rien moins que l’évocation  de « l’éternel retour » :

Car tout doit revenir, comme il est écrit aux voûtes de Saint-Marc, et comme le proclament, buvant aux urnes de marbre et de jaspe des chapiteaux byzantins, les oiseaux qui signifient à la fois la mort et la résurrection.

ÉCRIRE LIRE

Raisons d’écrire : Faire ses autoportraits en mouvement selon les années Se déplacer du moi au je Se prendre au jeu des autres en nous Des mots qui nouent et qui dénouent ce que l’on pensait impossible à dire et que l’on essaie de dévoiler sur une carte un bout de papier un écran désormais Raisons d’écrire en boucles ironiques d’éternité

Raisons de lire : S’asseoir pour se soulager dans le cabinet de lecture le « lieu » privilégié des poètes de sept ans à soixante-dix sept ans, Fréquenter l’enfer de la B.N.F où le poète d’Alcool recopie le manuscrit interdit des cent mille verges Se saouler des poèmes décadents de Jadis et naguère Lire à haute voix Don Quichotte à sa dulcinée S’inspirer des pages vierges et vivaces du bel aujourd’hui prisées par tout lecteur en quête de beauté

Raisons de lire et d’écrire conjointement et toujours comme dit le poète quelque part dans l’inachevé