LECTEURS LECTRICES etc

LECTEURS LECTRICES

Lecteurs improbables selon Gérard Genette,  hypocrites  pour Baudelaire, apocryphes chez Umberto Ecco, labyrinthiques pour Borges, d’outre- tombe selon Chateaubriand, suffisants = capables, le souhait de Montaigne, lecteurs d’eux-mêmes, dixit Proust, etc…
Un poète moins connu mais tout aussi important à mon goût, m'écrivit depuis son village de Veilhes, dans le Lauragais, ce petit bijou : " Je me suis habitué à considérer tout poème venant d’être écrit comme un fruit naissant, une promesse, un apparaître verbal d’un instant plus ou moins privilégié, une ébauche à parfaire, un voyage à continuer. Ainsi n’y vois-je jamais une version définitive, une œuvre achevée, notions qui n’ont plus de sens pour moi. J’incline même à souhaiter le vrai lecteur qui écrirait un autre poème à partir du mien. "
Une manière de reprendre cet aphorisme de Paul Ricœur: Le texte grandit avec ses lecteurs
Il a été écrit loin d’eux, sans penser à personne, pour ce qu’on cherche en soi d’essentiel, mais le texte achevé, sans l’épreuve d’une lecture accomplie par les autres, il reste lettre morte, un jeu solitaire et stérile.

NOTULES SOUS LE VENT POUR FINIR UN CARNET

Je me réveille avec le vent qui souffle par rafales sur la Grande Grise  
Dernière page d'un carnet 
J’y ai noté mes lectures présentes… mes variétés
L’une parle de théâtre un homme traverse un espace en silence tandis qu’on le regarde       L’autre livre est l’anthologie de la Pléiade de la poésie XX° siècle –
Du troisième dont je n’ai pas tous les éléments de compréhension
je fais mon miel du matin phrase par phrase entre visible et invisible
Le quatrième bouquin est une fiction policière sur le meurtre d’une éminente psychanalyste
Quant au cinquième livre je ne peux l’inscrire ici car le carnet est maintenant recouvert de toutes ses tuiles : 
un toit tranquille pour tenter de résister au vent fou qui passe là-bas sur la mer
   
  

BIVOUACS

BIVOUACS

Une entrée paradoxale dans ce livre unique écrit par Jean-Pierre Dartigues, est cette citation extraite de 93 de Victor Hugo : « un immense bivouac d’esprits sur un versant d’abîme. « (pendant un épisode de la Révolution).

Antoine Meaupertus, narrateur de ce récit froid et hallucinant, nous promène dans une France qui permettait à certains réfractaires de refuser la tenue militaire pour endosser celle de coopérants.
D’abord l’Afrique, Kouranga : « Dans ses rues trop peuplées défilaient camionnettes d’importation et enfants déjà soldats. Il assistait pendant quelques heures aux préparatifs d’une singulière équipée, inédite pour lui, né après toute guerre : repousser une frontière. »
Ensuite les Balkans, Tristine : « Dans des villes à monastère, au cours de leurs visites, ils assistaient à des messes hypnotiques, encens et chants mêlés. »

Et tout au long de ce récit qui oscille entre descriptions de circonstances et langage à l’état pur, nous vivons, c’est l’essentiel , « l’ardente attirance », de deux êtres, à « la matière irrespectable. »
Ils se marient, ils se séparent, ils se retrouvent dans les pays d’Afrique et des Balkans. Elle lit, il écrit, elle lui écrit. Et puis la vie en ce qu’elle a de plus cruel, ces promesses de l’aube non tenues, les convoque en une étrange interrogation : « Si on ne meurt pas, qu’est-ce qu’on devient ? »
Le lecteur, jamais satisfait que je suis, est à la fois enchanté et perplexe. D’où les lectures successives de Bivouacs que je fais, va-et-vient de la navette du métier de vivre avec le mourir.
Lectures auxquelles je convie tout lecteur qui n’aime pas la débauche de livres inutiles sur l’étal des librairies, mais bien au contraire, les voix qui vibrent dans la forêt de papier des Illuminations.

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Jean Jacques Dorio

Martigues jour de Noël 2025