DISPARITIONS XIII ou Comment jouer notre va-tout

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

AVANT LIRE

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

Chaque Disparition se compose de sept fragments.
Ils paraîtront sur ce blog du lundi au dimanche,
pendant vingt-trois semaines,
soit cent soixante et un fragments,
si tout se passe comme prévu.

DISPARITION XIII

Christian Dotremont

86/92

89

Vois dans le blanc de

mes écrits l’infecte pureté

où je me déchire de ne plus

te voir qu’en rêve, cauchemar

et désir.

je, quel drôle de mot

nécessaire pour commencer

à cesser à tour de drôle

d’être jeu seulement de moi

nécessaire pour commencer

à jouer notre va-tout

si ce n’était que c’est encore un peu

si c’était déjà que ce n’est plus du tout

et, d’autre part, si c’était encore tout de nouveau

celui qui écrit ceci n’écrirait plus rien

Trois écrits au crayon sous ses encres de Chine : ses logogrammes+

POÈME À DIRE ET À PENSER

Poème à dire absolument

Bouche ouverte et bouche fermée

.

Poème à dire mentalement

Comme un exercice de pensée

.

Poème écrit comme à présent

Avec son index sur le smartphone

Guidé par un poème revisité

Publié dans le recueil

La nostalgie du présent

467e Encres Vives

.

Poème à faire sans y penser

Dans la nuit noire

Ou aux aurores

.

Poèmes perdus et retrouvés

Dans des livres d’école

Du siècle précédent

.

Poème de Personne

De Pessoa

Maître du desassosego

.

Poème intranquille

De la sérénité

L’ARIZE

La rivière de mon village

N’est dans aucune anthologie

Ni Nil

Garonne

Ni Don

Neckar

Tamise

Meuse

Ni Seine

Amazone

Mais c’est ma rivière

Où j’ai appris à nager

Pêcher Rêver

Où j’ai été sa forme changeante

Et ses couleurs

Elle sort cette nuit de mon lit

Et fait ses ricochets

Arize Arize Arize

De rive à rive

De berge à berge

Comme une gravure

Qui mord et creuse

Ce poème électrique

À contre-courant

Ni Nil

Ni Don

Mais de toutes les rivières du monde

Mon bel affluent

POUR MÉMOIRE 11 à 15

Je me souviens des vers luisants qui s’éclairaient les nuits d’été sur le mur en pierre de rivière de notre jardin

Je me souviens des taons attirés par les bœufs que mon père joignait pour aller aux champs les soirs de canicule

Je me souviens que ma mère leur faisait au crochet des pièces de coton que l’on mettait devant leurs yeux et leurs museaux

Je me souviens de mon grand-père Vidal qui me faisait sauter sur ses genoux en chantant : à dada, au pas, au trot, au galop…

Je me souviens des ricochets que je faisais sous la chaussée de la rivière Arize la bien nommée

MAI 68 un commencement qui n’en finit pas

MAI 68 UN ROMAN

Séquence 11

LES MUSES DE MAI 68

  DU COUP AVEC LES MUSES DE MAI qui ont quitté la scène depuis 68 On renaît par milliers dans la besace des commémorations décennales On nous avait bien caché les ouvrières et les ouvriers On travaille à feu continu…nos ulcères fleurissent chante Colette Magny pour ceux et celles de la Rodia

Du coup on est tombé sur un o.s. qui en avait assez au premier chef des chefaillons

Du coup à force d’entendre Devos répéter son sketch à quand les vacances à Caen les vacances Ça a mis la puce à l’oreille des ouvriers spécialisés de quelques usines du Calvados

Du coup répétition générale anticipée entre crosses et grenades CRS face aux mutins caennais

Du coup et blessures après la répression-répression on entend une voix qui donne le titre au film de Chris Marker et qui annonce la couleur du cinéma effervescent de Mai : À BIENTÔT J’ESPÈRE