QUE RESTE-T-IL DES VOIX QUI SE SONT TUES ?courriel 69

Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique  » bibliothèque de Babel. »

Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.

JJ Dorio

69

R. à P.

Que tu sois environné par le chant d’une lampe ou par la voix de la tempête, par le souffle du soir ou le gémissement de la mer, toujours veille derrière toi une vaste mélodie, tissée de mille voix, où de temps à autre seulement ton solo trouve place.

P. à R.

Dès que quelqu’un est mort, une rapide synthèse de sa vie à peine conclue se réalise. Des milliards d’actes, expressions, sons, voix, paroles, tombent dans le néant.

Mais quelques-unes de ces phrases résistent, comme par miracle, s’inscrivent dans la mémoire comme des épigraphes, restent suspendues dans la lumière d’un matin, dans les douces ténèbres d’une soirée, la femme et les amis pleurent en se les rappelant.

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R. (4 décembre 1875-29 décembre 1926) Né à Prague, il écrivit des poèmes en français et même des lettres à un jeune poète.

P. (5 mars 1922-2 novembre 1975) Créateur multiple cet italien fit de Théorème un film, d’Orgia une pièce de théâtre, écrivit des poèmes et des pamphlets qui lui valurent maints procès et une fin tragique.

DISPARITIONS XIII

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

AVANT LIRE

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

Chaque Disparition se compose de sept fragments.
Ils paraîtront sur ce blog du lundi au dimanche,
pendant vingt-trois semaines,
soit cent soixante et un fragments,
si tout se passe comme prévu.

DISPARITION XIII

Christian Dotremont

86/92

88

« À condition de pouvoir emmener un vieux vélo qui était dans la cour, c’est l’Armée du Salut qui accepta de vider le débarras de Christian Dotremont. Son linge, ses livres, ses papiers, les cendres du « continu », les vidanges et les emballages formaient un seul bloc humide avec des lettres de Paul Eluard et de Max Jacob, un petit dessin de Marcel Duchamp « la moustache sans la Joconde » et des gravures de Jorn. »

Pierre Alechinsky

LE PETIT VÉLO BELGE  Sans roues sans cadre Sans pédalier Un Magritte un Michaux Un Norge un Dotremont Par monts et par Alechinsky Le petit vélo beige Pour faire du ski En selle à Bruxelles Ou dans les flammes De l’Oiseau de Feu D’Igor Stravinsky

J.J. Dorio

POUR MÉMOIRE 6 à 10

6 Je me souviens que ma grand-mère Germaine ramassait des orties pour en nourrir ses petites oies

7 Je me souviens des navets que mon père tranchait pour nourrir nos cochons

8 Je me souviens de l’atelier fruits, inducteurs d’un exercice d’écriture que nous avions préparé avec Jo, mon épouse, proposé à des participants venus, à la Bugade de Villeneuve les Avignons

9 Je me souviens des grenouilles pêchées en solitaire dans les mares des fermes sur les collines surplombant mon village (mon leurre était le « farouch » le trèfle incarnat, accroché à un hameçon trident))

10 Je me souviens des puces véritables qui tâchaient les draps de lit rugueux de mon enfance (ma chambre était située sous le grenier)

MAI 68 un commencement qui n’en finit pas

MAI 68 UN  ROMAN

Séquence 9

ET VOUS COMMENT VOUS DÉBROUILLIEZ-VOUS EN MAI 68 ?

« Que tu sois environné par le chant d’une lampe ou par la voix de la tempête, par le souffle du soir ou le gémissement de la mer, toujours veille derrière toi une vaste mélodie, tissée de mille voix, où de temps à autre seulement ton solo trouve place. »

Rainer Maria Rilke

Avec Mai 68 je me débrouille comme je peux…

manière de parler sur un sujet des plus embrouillés

et qui risque, si l’on n’y prend garde, un jour de disparaître

Ou bien, encore pis, d’être confondu avec les révoltes culturelles

de Civilisations Autres que celle mise en branle

par les Éblouis de la Sorbonne et les Affichistes des Beauzarts

Avec Mai 68 dont les papiers collés ornèrent les murs symboliques

d’une muraille de Chine serpentant autour du Quartier Latin

Hybridations de signes en rouge et noir qui affolèrent les bêtes à cornes

Cours cours camarade le vieux monde est derrière toi

Et les mandarins et mandarines de Nanterre

C’est la faute à Voltaire C’est la faute à Bendit

Avec Mai 68 le Corps Social tel un géant de Rabelais

envahit le Grand Bazar et se dresse écrivant,

écrivain collectif d’un corpus pulvérisant les vieilles lunes

de l’Odéon du Panthéon de l’Académie des vieillards

du Temps proustien momifié

Avec Mai 68 je me retrouve raturant au stylo bic

les pages de littérature imprimées à Saint Germain d’Après

avec l’éponge qui enlève la poussière du tableau noir

pour le rendre apte à accueillir les paroles

dictées une à une par les participant.e.s

des Comités D’Action, dans une cour d’école,

un coin de rue, la cantine d’une usine occupée…

En ces lieux imprévus où fleurit ce texte collectif,

magnifique, moqueur, moteur d’une voix anonyme,

ouvrant de temps en temps, cette voie individuelle,

où depuis Mai 68, nos solos  trouvent  place…