ON DIT

On dit on ne badine pas avec l'amour
On dit il pleut il pleut bergère
Ô Tour Eiffel !
On dit la mer la mer toujours recommencée
On dit adieu à Alfred de Musset

On dit on achève bien les chevaux
On dit des souris et des hommes
On dit le cimetière des éléphants
On tire le diable par la queue

On dit lira bien qui lira le dernier
On dit le vieil homme et la mer
On dit le vieux qui lisait des romans d'amour
On brûle ses livres Fahrenheit 451

On dit c'est moi qui souligne
On dit c'est moi qui traduis
"Moi dont la figure du Paradis
Se reflète dans ma bibliothèque"*


*Yo que me figuraba el Paraíso
Bajo la especie de una biblioteca

Borges





L’HOMME MULTIPLE

L'homme multiple la solitude
le désir de casser ce Moi
qui nous empoisse l'âme
comme on disait antan

l'homme multiple mais sans emphase
sur un album couleur sépia
où l'on a collé à l'enfant triste
quelques grains de chapelet

l'homme multiple l'inaptitude
à s'insérer dans ce monde
qu'ils disent réel
et qui se passe de commentaire

l'homme multiple aux fiches d'identité
imaginaires imaginées
ce pourrait être un gratte-papier
qui aligne ses chiffres sortis d'un encrier
avec un buvard gris
et des manches de lustrine

l'homme multiple un astronome
dans ses nuits constellées
ma seule étoile est morte *
soleil cou coupé**

l'homme multiple fut de passage
du 13 juin 1888 au 30 novembre 1935
pour l'état civil c'était Personne***

l'homme multiple dans ses écrits
fut maints poètes désassemblés
un diariste gardien de bœufs****
un dandy portant monocle
et célébrant un buraliste expert en métaphysique
un futuriste enclin à la nostalgie du présent*****
etc

l'homme multiple
maintint vivant jour après jour
vingt ans durant
le projet d'écrire un livre immense

qu'il cacha dans une malle

l'homme multiple m'a croisé
et reposé toute une nuit
je ferme les volets sur l'aube renaissante
et l'en remercie

Náo estou pensando en nada
E essa coisa central que é coisa nenhuma
É-me agradável como ar da noite******

(À l'instant je ne pense à rien
Et cette chose centrale qui est ce presque-rien
M'est aussi agréable que l'air de la nuit)
ma traduction


*Nerval **Apollinaire ***Pessoa ****O guardador de rebanhos
***** Jean Jacques Dorio
******Àlvaro de Campos alias Fernando Pessoa





J’AI ÉCRIT TOUTE LA JOURNÉE

J'ai écrit toute la journée
une histoire qui s'est révélée
sans solution

J'ai écrit toute la journée
l'histoire d'un gardien de phrases
fantômes

J'ai écrit toute la journée
l'histoire d'un écrivain raté

J'ai écrit toute la journée
dans un café plein de miroirs
et de bruits d'œufs que les clients
cassent sur le zinc

J'ai écrit toute la journée
dans le chant des percolateurs
et des sirènes de New York

J'ai écrit toute la journée
passant d'un garçon
avec petite queue de cheval
à une serveuse en nœud papillon

J'ai écrit toute la journée
dans l'inconfort et l'intranquillité

J'ai écrit toute la journée
une histoire qui s'est révélée sans solution
mais qui m'a rendu au bout du conte
plus serein et plus léger

À LA BASTILLE ET EN FOULE

14 | juillet | 2007 | POÉSIE MODE D’EMPLOI

QUATORZE JUILLET

Pas à pas dans la nuit

Un chat guette son ombre

Mais il se trompe de nuit

C’est une nuit sans ombre

C’est une nuit d’éclairs

De soleils et de bals

De jazz au Chat qui pêche

Et de java aux Halles

C’est une nuit d’juillet

De Jules et de Juliettes

Et de drôles de zèbres

Peints par Vincent en Arles

Ils écrasent les chats

Avec leurs pas de danse

Pas à pas dans la nuit

Ces lignes ont bougé

Mais l’Histoire ne dit pas

Comment les achever

Ce n’est pas le sujet

Dit jeunesse qui roule

Et qui chante Mimi

Où ça ?

À Bastille et en foule !

TU LIS DES POÈMES

tu lis des poèmes

ronds bien faits

sympathiques finalement

mais qui s’effondrent

au second regard

tu lis des poèmes

à mesure que tu les

récris à ta manière

tu lis des poèmes

chiens d’aveugle

tu lis des poèmes

au revoir et merci

tu lis des poèmes

trous noirs galaxies

du sang d’encre

dans du lait de brebis

tu lis des poèmes

qui n’en finissent pas

de commencer

c’est leur marque

de fabrique

tu lis des poèmes

qui t’agassent

qui te gavent

et te cavent les yeux

tu lis des poèmes

tu ne sais plus

si c’est bien toi

qui les écrivit

tu lis des poèmes

inattendus

de ceux qui ont attendu

leur dernier souffle

pour être lus

tu lis des poèmes

en perdant leur fil

ce sont les pièces

que tu préfères

tu lis des poèmes

de boue en boules

journaux de papier

de feu et de sang

tu lis des poèmes

une fois dernière

dans la sciure de bois

d’un cirque enfantin

tu lis des poèmes

d’insectes de gratte-ciels

de craie sur un ciel noir

de bananiers dans la neige*

*une fantaisie du peintre Wang Wei

 tu lis des poèmes

tu lies les bottes secrètes

qui brûlent les yeux

des poètes égarés