DISPARITIONS XIX Jacques Roubaud

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.


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S’établir par la voix     dans le silence     le presque

silence     est une expérience quasi     pour ainsi dire

opaque     opaque à soi-même     La voix     ne rencontre

pas de réponse     ni de l’air    ni de la bande mince

brune qui défile en bruissant en chuintant dans le

magnétophone devant soi     ni des têtes qui font face

dans une salle      écoutant     ou dormant     ou

poursuivant quelque voie intérieure parallèle     pendant

qu’il est dit de la poésie

Dans une petite salle      une fois     à la chartreuse de

Villeneuve-les-Avignon     les auditeurs assis sur des

coussins      confortables     il y avait vingt trente

personnes     je disais des poèmes      que vous allez lire

Jacques Roubaud Dire la poésie

.

Nb J’étais une de ces vingt à trente personnes

Assise à ras du sol sur un coussin

Jean Jacques Dorio

BLANCHE ET NOIRE : LA NUIT

Nuit blanche sur la page

Sur la plage où brille

Le soleil noir de la mélancolie

.

Les mots s’en vont

Dans la nuit noire

Jouant du coude

Sous notre lampe

De chevet : chevêche,

Cheval de Troie,

Anomalies

,

Conte-moi Muse

L’aventure de l’Inventif

.

Poèmes ouverts

À la ronde :

Dans la nuit qui s’ennuie

À la prison de Fleury Mérogis

Dans les Nuées d’Aristophane

Dans la vie devant soi

de Romain Gary

.

Nuit blanche sur la plage

Sur la page où passe

Le vent des toits

Qui pleure et rage

Sur chaque ardoise

Où l’on écrit toutes les nuits

Tant bien que mal

Les couleurs de nos rêves

MES LECTEURS


Ils ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d’eux-mêmes.

Oui, mais comment, chère lectrice, cher lecteur, lire en toi-même, si ce n’est en lisant ton livre de signes inconnus, si ce n’est en écrivant pour toi-même, à ta manière,
après avoir été stimulé par le poème sous tes yeux, dont tu t’évades pour t’adonner à la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, (celle de) la littérature.

Cette vie qui en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez « l’artiste ». Mais ils ne la voient pas, parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir.

En italique des extraits du Temps retrouvé.

NOUVELLE NAISSANCE et PARADIGME INTÉRIEUR courriel 101

Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique  » bibliothèque de Babel. »

Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.

JJ Dorio

101

R.G à P.B.

UNE NOUVELLE NAISSANCE

La vérité est que j’ai été profondément atteint par la plus grande tentation protéenne de l’homme : celle de la multiplicité. Une fringale de vie, sous toutes ses formes et dans toutes ses possibilités que chaque saveur goûtée ne faisait que creuser davantage. Dans un tel contexte psychologique, la venue au monde, la courte vie et la mort d’Émile Ajar, (furent) une nouvelle naissance. Je recommençais, tout m’était donné encore une fois. J’avais l’illusion d’une nouvelle création de moi-même par moi-même.

P.B. à R.G.

LE PARADIGME INTÉRIEUR

Au sein du même paradigme d’une communauté de pensée possible, il y a quelque chose qui vient nous séparer de manière irréductible. Et ce quelque chose c’est précisément la place du sujet. François Roustang a écrit que le but de l’analyse était de conduire chaque analysant au point où il expérimente l’incompréhension de son psychanalyste. La formule me paraît très juste, il y a un moment dans l’analyse où on réalise qu’on a suffisamment compris sur soi, qu’on est arrivé à un point où l’autre ne peut nous comprendre et que ce n’est pas la peine de continuer. C’est ce point que je désigne avec l’idée de paradigme intérieur.

R.G.  (21 mai 1914-2 décembre 1980) Il se présentait lui-même comme un caméléon, usant d’un pseudo il obtint deux fois le prix Goncourt.

P.B. (2 décembre 1954- …) Il avait 26 ans quand son correspondant d’un jour s’suicida. Un chercheur qui pose ses livres comme autant de mines : du Plagiat par anticipation à Je sommes plusieurs (son dernier en 2025)

UN AUTRE

Pastiche

Je me suis toujours été un autre

Poussé par un besoin de création

Plus fort que tous les découragements

.

Comme Madame Rosa

De La vie devant soi

Ce poème aurait mérité

Un ascenseur

.

Et d’ailleurs on aurait pu ajouter :

Au-delà de cette limite

Votre poème n’est plus valable

.

Mais alors j’aurais répliqué :

De l’écrire

Ça m’a bien amusé !