J’AI ÉCRIT BIEN DES VERS à la manière de poètes connu.e.s et inconnu.e.s J’en ai même recopié quand j’étais adolescent sur des feuilles de tabac que mon père faisait sécher sur des cordes tendues de clocher en clocher J’ai écrit sur le pont romain de Saragosse en lisant un été la vida del buscón (un roman picaresque pas piqué des vers) Un printemps sur Brooklyn Bridge j’ai écrit à côté d’un géant du jazz qui se prenait pour Saint Thomas J’ai écrit sur l’altiplano, les hauts-plateaux du Pérou, où l’on m’avait confié la clé d’une cahute en adobe, avec des crânes en provenance d’Incas factices et une cruche de chicha, leur maïs fermenté J’ai écrit dans le train qui me menait à Berlin Ouest au temps du mur, hérissé de barbelés, érigé par les camarades communistes de l’Est J’ai écrit comme un sourd parlant à des muets Aujourd’hui 30 mai 2023 j’écris cette dernière resucée, à une heure de la nuit avancée, sur mon bloc de papier, avant de transférer le tout, demain dès l’aube, sur poésie mode d’emploi, ce blog numérique que j’adresse aux rares lectrices et lecteurs-oiseaux de passage, en espérant qu’ils en prennent un peu de graines, pour les porter à leur tour et les faire proliférer, sur leur livre d’intimité
MON ART EST DE SURFACE

MON ART EST DE SURFACE
Il court sur le papier Il sonne sur le clavier Il se projette sur la toile Mon art est de surface Intuition mimesis une flûte invisible un mot pour un autre une tache de soleil noir Mon art est de surface un mur arborescent un accord de guitare désaccordée une page perdue dans un livre fermé Mon art est de surface c’est une dédicace donnée par un auteur fictif imaginé par Borges ou le catafalque bleu blanc rouge sur le cercueil de Paul Valéry ce sont les trois minutes trente-trois de silence d’une partition de John Cage Mon art est de surface couché par écrit chanté au studio Le Petit Mas projeté sur des toiles d’abstraction lyrique posées à plat sous l’olivier Mon art est de surface : grains de voix collés sur bandes magnétiques traits d’encres appliqués sur le calcaire coquillier ou la plage de Fos cris du soir des martinets Mon art est de surface livre de sable infini clavier plus ou moins tempéré page unique qui termine sa boucle comme un œil qui ne veut pas se fermer

ABSTRACTION LYRIQUE pure acrylique Dorio 18/05/2023
LES FLEURS DE L’ART

Les fleurs de l’Art Belles éphémères Ou « absentes de tout bouquet »
SECRETS DE JARDINS
Forcément, chacun cultive son jardin ou le laisse à l’abandon. Ces derniers, outre les ronces, euphorbes ou matricaires, sont peuplés d’espèces venues des quatre coins de la planète Terre, le robinier faux acacia, le buddleia de David, la renouée du Japon. C’est une aubaine pour les oiseaux du ciel qui viennent y nicher au risque de se faire dévorer par les chats maraudeurs. Dans l’autre cas, celui du jardin cultivé, le jardinier remue ciel et terre pour que chaque fleur reçoive sa part de lumière, la noire comme l’irisée. Et ça donne les fleurs du mal du poète du Spleen, la fleur absente de tout bouquet du Symboliste, le bariolage des Baroques, le jardin imparfait de l’auteur des Essais, et celui de mon père, qui fut sa gloire et dont je cultive les Regrets.
FAIRE CRAQUER SA LANGUE

Faire craquer sa langue Comme une allumette qui éclaire La complexité inépuisable du langage
RACONTER SA VIE est un leurre pour lecteurs naïfs mais on peut laisser ses traces de divers moments vécus au cours d’une vie ou plutôt de plusieurs vies qui passent en nous : récits en prose mémoires oublis autoportraits multiples faits vérifiables ou imaginaires journaux intimes authentiques ou peu fiables paroles rapportées chroniques liées à l’histoire avec sa grande H enfin tout le fourbis et tous les pronoms qui n’ont de personnels que le nom le je du jamais moi le tu du souvent toi et l’il des anamnèses l’elle mon alter-égale le nous brisant le cogito vous n’auriez pas dû lire autant de lincuistres me souffle le penseur précieux de la société des individus ils partirent cinq cents et s’il n’en reste qu’un je serai le premier à pousser ses vies anonymes dans cet espace de papier
COMME UN GUETTEUR MÉLANCOLIQUE J’OBSERVE LA NUIT ET LA MORT
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COMME UN GUETTEUR MÉLANCOLIQUE J’OBSERVE LA NUIT ET LA MORT
-Alors qu’est-ce que t’as écrit cette nuit ? –À la fin tu es las de ce monde ancien (n’oublie pas la diérèse de ce bel alexandrin « an-ci-in ».) Nous l’avons récité maintes fois et tu sais bien qu’il s’agit de Zone, le poème liminaire d’Alcools. Tu vois cette nuit j’ai replongé, corps et biens, dans l’œuvre multiple, spontanée et savante de ce diable de Guillaume le dernier empereur de la poésie française. (On enterra Apollinaire deux jours après l’Armistice du 11 novembre 1918, dans la rue tous ses proches et les anonymes qui accompagnaient Guillaume au père Lachaise entendirent comme un dernier trait surréaliste : « À mort Guillaume ! À mort l’Empereur !» c’est du kaiser qu’il s’agissait). Apo humain trop humain qui fit moultes jeux d’amour, sous toutes ses formes, sans oublier la mourre, jeu du nombre illusoire des doigts. Apo ou Gui, comme il signait parfois ses lettres à Lou, fit feu de tout bois, « chef d’un orchestre d’une étendue inouïe ». J’aime à dire que ce fut le dernier d’une longue lignée à qui l’on peut discerner sans rire le titre de « poète ». Critique et inspirateur de l’art nouveau, des peintres cubistes, du naïf Rousseau et de l’art nègre que l’on dit aujourd’hui « premier ». Trois grands lys Trois grands lys sur ma tombe sans croix Trois grands lys poudrés d’or que le vent effarouche. Comme un guetteur mélancolique J’observe la nuit et la mort. Apollinaire
