JE N’AI JAMAIS LU





Je n’ai jamais lu Wittgenstein

mais je sais que Ravel

composa pour son frère manchot

le concerto de la main gauche

qu’il ne faut pas confondre

avec

Complainte des pianos

qu’on entend dans les quartiers aisés





Je n’ai jamais lu Triolet

mais j’aime chanter

à tue tête et à cloche pied

Aragon et Castille





Je n’ai jamais lu Untel ni Unetelle

Mais les moqueries folâtries

et menteries joyeuses

me mettent toujours en appétit





Je n’ai jamais lu Dorio

C’est un comble je sais

Mais ce personnage purement fictif

me l’a souvent pardonné





italiques : citations empruntées à

Jules Laforgue, Boby Lapointe

et François Rabelais (préface de Gargantua)





18/01/2020

02h10

CINQ CHOSES QUI RENDENT LES GENS VANITEUX





Leur automobile dernier cri





Leur passage à la télévision

assis sur le divan de Michel Drucker





L’idole des jeunes

chantée sous les applaudissements

pour leur soixante-dizième anniversaire





Le selfie de leur binette

avec en arrière-plan la tour Eiffel

ou les écrans géants de Times Square





Deux vers de Victor Hugo

gravés en lettres d’or

sur leur tombeau





18/01/2020

00h45

citation Victor Hugo
hypnographie Dorio

ET MAINTENANT CHERCHE TA VIE !





Je revois les mots d’un poème

d’enfance appris par cœur

pour la récitation quotidienne





J’essaie de me remémorer

ce langage tremblé

issu d’un vieux plumier

et de ses porte-plumes

qui maniaient cocasses

le sens élémentaire

avec le secondaire

l’imprévu l’informel

avec la grammaire

des règles et des exceptions





À la marge du monde

À la marge des rondes

Des jambages des graphies

Et du cahier de poésie

Que l’on illustrait d’enfants

D’arbres de fleurs artificielles

De maisons qui fumaient





Et du chien de Cadou

à qui la petite fille

quand le soir descendait en elle

disait avec douceur :

Et maintenant cherche ta vie !





René Guy Cadou (1920-1951)

CHOSES QUI FONT BATTRE LE CŒUR





La naissance des enfants

et des petits faons





Les Constellations de la voie lactée

sur les toiles au secret

de Joan Miró





Les poésies de Charles d’Orléans

au puits profond de ma mélancolie





L’encre noire comme le sang

de nos nuits déplumées





La fraternisation

portée au plus haut point

en mai 68





La disparition ce livre sans eux





Et ce dernier vers

                                                    Que personne ne connaît             









16/01/2020

04h28

ENTRE DEUX PANNES





Humains épannelés

Devant la perfection

André Ughetto





Je suis en panne d’inspiration

Devant une panne « réservée aux usagers »





Assis sur une barque renversée

Oyant le clapotis de la mer étale

Dans le port « pas plus grand

qu’un mouchoir de poche »*

de Carro





-Cherchez bien il existe

hors des prairies lyriques

de Venise ou du Lacydon-





Le bonnet sur le chef

Feuillolant un vieux livre de vers

Qui me rajeunit





*Un petit cabanon

de Vincent Scotto

chanté par Alibert