JE N’AI JAMAIS VU BÉNARÈS Je n’ai jamais vu l’âme noire d’où s’échappe l’étincelle du dernier songe Je n’ai jamais vu le Gange halluciné des Indes Je n’ai jamais vu Bachelard le dormeur éveillé plongé avec ravissement dans l’éphémère barque de la nuit psychique Je n’ai jamais vu le douanier Rousseau le pittoresque ami d’Apollinaire Je n’ai jamais vu le sol jonché de mains coupées Je n’ai jamais vu le Chef des Signes de l’Automne Je n’ai jamais vu Ravensbrück la racaille hitlérienne dressée comme des chiens Je n’ai jamais vu l’intelligence et l’espérance la débrouillardise résistance de Germaine Tillion Je n’ai jamais vu les Chimères se baignant dans les eaux dormantes Je n’ai jamais vu Hugo désagrégeant le vers –brisant une à une ses barres de mesure- Je n’ai jamais vu les pyramides d’Egypte –ni celle du Mexique d’ailleurs- Je n’ai jamais vu Napoléon Je n’ai jamais vu le Nil –le Bleu le Blanc le Nihil- Je n’ai jamais vu les mouches dans les tombes royales Je n’ai jamais vu Dieu Je n’ai jamais vu le temps passer Je n’ai jamais vu les chutes du Niagara Je n’ai jamais vu Bénarès
IL EST TOUT À FAIT POSSIBLE QUE JE CÈDE MA PLACE EN PRISON À POUTINE
CONTRE POUTINE IL FAUT Y ALLER FRANCO
Peur des mots Mots interdits Si tu dis à Moscou Poutine fait la guerre ! Tu te retrouves au trou
Je me souviens de l’Espagne des sixties Où dans les bars à tapas Tu pouvais te marrer
Faire des blagues et le clown À condition que ta langue ne fourche pas
Comme dans la Russie d’aujourd’hui Il était interdit d’y aller « franco »
En Russie je n’entendais que la voix d’Alexeï Navalny 1qui depuis sa geôle était capable de tirer à vue sur le tsar de pacotille détruisant l’Ukraine et (à terme) son pays
Mais aujourd’hui on peut lire cet admirable plaidoyer
De Ilia Iachine dont chaque mot est un clou sur le futur cercueil du tyran mis à nu
1 Ne devenons pas une nation de sans-voix apeurés Qui font semblant de ne pas voir la guerre brutale
Déclenchée par notre petit tsar Complètement fou
L’opposant russe Ilia Iachine, dont la peine de huit ans et demi de colonie pénitentiaire pour avoir critiqué la guerre contre l’Ukraine a été confirmée mercredi, a fait parvenir au « Monde » ce texte qu’il vient de prononcer lors de son procès en appel à Moscou.
Messieurs les juges, cher public,
Le 9 décembre 2022, j’ai été condamné en vertu de la loi sur la censure militaire. Cette loi est juridiquement insignifiante et contredit la Constitution. De facto, elle introduit une interdiction d’exprimer son désaccord avec la position officielle sur la guerre lancée par le président Poutine contre l’Ukraine. Une guerre qu’une résolution de l’ONU reconnaît officiellement comme un acte d’agression criminelle contre un Etat indépendant. La peine qui m’a été infligée frappe l’imagination : huit ans et demi de prison pour un discours de vingt minutes sur Internet.
En prison, j’ai rencontré pas mal de meurtriers, de violeurs et de braqueurs, condamnés à des peines moins lourdes pour leurs crimes. Je tiens à souligner qu’il s’agit de crimes réels, et non de mots. En quoi consiste ma faute ? C’est que, en faisant honnêtement mon devoir d’homme russe et de patriote, j’ai dit la vérité sur cette guerre. Et, en particulier, j’ai parlé des crimes de guerre commis par les troupes de Poutine dans la ville ukrainienne de Boutcha. Cela fait maintenant un an que je suis derrière les barreaux. Plusieurs choses importantes se sont produites pendant cette période. Premièrement, des enquêtes approfondies ont été menées sur ce qui s’est passé à Boutcha pendant l’occupation. Après le retrait des troupes russes, des enquêteurs, des journalistes et des militants des droits de l’homme du monde entier ont travaillé dans la ville. De nombreuses tombes et fosses communes de civils ont été découvertes. Les images satellites, les vidéos de drones, des messages et des caméras de surveillance des rues ont permis de reconstituer les derniers moments de la vie de dizaines de citoyens ordinaires abattus par les soldats. Certaines des personnes tuées avaient les mains attachées dans le dos, ce qui signifie qu’elles ont été exécutées. Des conversations téléphoniques interceptées entre des militaires russes stationnés à Boutcha ont été publiées. Ils disaient à leurs proches qu’ils avaient commis des meurtres et se sont plaints d’avoir peur de devenir fous après leur implication dans le massacre de civils. Les noms et les matricules d’un certain nombre de combattants et de commandants impliqués ont été identifiés. Des journalistes ont contacté certains d’entre eux et ont publié leurs aveux. Les crimes commis à Boutcha sont également confirmés par de nombreux témoignages d’habitants locaux qui ont assisté aux événements. L’ensemble des preuves a été documenté et constitue sans aucun doute la base des accusations qui seront bientôt portées par les instances judiciaires internationales. Bien que les autorités russes continuent d’insister sur le fait que le massacre de Boutcha est un « fake » et que les cadavres étaient en réalité des acteurs maquillés, elles devront répondre de leurs actes. Deuxième événement important qui s’est produit depuis mon emprisonnement : l’émission par la Cour pénale internationale d’un mandat d’arrêt à l’encontre de Vladimir Poutine. C’est une situation étrange, n’est-ce pas ? Poutine est un criminel de guerre, et je suis toujours derrière les barreaux, un homme qui s’oppose à la guerre qu’il a déclenchée. Ne pensez-vous pas, messieurs les juges, que, en l’aidant à me garder en prison, vous devenez ses complices ? Vous me direz sans doute que vous n’y êtes pour rien. Vous n’avez pas pris d’armes, n’est-ce pas ? (…) Mais Poutine non plus n’a pas pris personnellement de mitrailleuse, et pourtant il doit maintenant se cacher de la justice.
Et il est tout à fait possible que je finisse par lui céder ma place en prison.
Je voudrais attirer votre attention sur le fait que Poutine a commis un crime non seulement contre l’Ukraine, mais aussi contre notre pays.
Par sa politique, il a porté atteinte à l’économie et à la sécurité nationales, il a isolé la Russie sur la scène internationale et il a envoyé des dizaines de milliers de nos concitoyens à l’abattoir. Pis encore, il a créé les conditions d’une augmentation radicale de la violence dans notre société. Un flot ininterrompu d’hommes revient du front, ils sont psychiquement traumatisés par la guerre. Ils ont appris à utiliser des armes et à tuer, la mort n’est plus un tabou pour eux. Nous avons vu combien de bandes criminelles organisées sont apparues en Russie après la guerre d’Afghanistan. Le massacre en Ukraine dépassera de loin cette ampleur. Le nombre de crimes commis avec des armes à feu a déjà doublé à Saint-Pétersbourg et triplé à Moscou. Et nous nous attendons à un pic de violence et de déshumanisation de la société encore plus important et monstrueux. Vladimir Poutine en est absolument responsable. Et, pendant que la Russie se noie dans le sang, le tribunal examine aujourd’hui un appel contre ma condamnation. Je suis tout à fait conscient que le seul moyen d’obtenir une réduction de la peine est de me repentir, d’implorer le pardon, de nommer et de dénoncer noir sur blanc certains de mes camarades. Cela n’arrivera pas. Je ne m’humilierai pas et ne ramperai pas devant vous, messieurs les juges. J’ai la conscience tranquille, j’accepte donc mon sort. Ce qui me donne de la force, c’est un sentiment de supériorité morale sur les voleurs et les assassins qui ont pris le pouvoir. Ils savent que je n’ai pas peur d’eux. Je ne les ai pas fuis, je n’ai pas demandé grâce et je n’ai jamais baissé les yeux devant eux. Et, pendant que la Russie se noie dans le sang, le tribunal examine aujourd’hui un appel contre ma condamnation. Je suis tout à fait conscient que le seul moyen d’obtenir une réduction de la peine est de me repentir, d’implorer le pardon, de nommer et de dénoncer noir sur blanc certains de mes camarades. Cela n’arrivera pas. Je ne m’humilierai pas et ne ramperai pas devant vous, messieurs les juges. J’ai la conscience tranquille, j’accepte donc mon sort. Ce qui me donne de la force, c’est un sentiment de supériorité morale sur les voleurs et les assassins qui ont pris le pouvoir. Ils savent que je n’ai pas peur d’eux. Je ne les ai pas fuis, je n’ai pas demandé grâce et je n’ai jamais baissé les yeux devant eux.
Traduit du russe par Nikita Mouravieff. [Le tribunal a confirmé en appel, mercredi 19 avril, la condamnation d’Ilia Iachine à huit ans et demi de prison]
ET MOI ET MOI ET MOI
ET MOI ET MOI ET MOI Moi n’a aucun intérêt. Je l’affirme mais ne signe pas. Ce serait oublier, tous ces moi moi moi, que ma manie d’écrire, a fixés, années après années, en des carnets, cahiers, agendas. Autant de moi épinglés, comme l’on faisait jadis, des lucanes, scarabées, papillons, mouchettes et doriophores. Un jour, ils passeront à l’as. J’aurai quitté le lieu. En attendant, j’écris. Livre de sable, grain grain des jours uniques et des mille et une nuits. J’écris entre mémoire et oubli, l’histoire d’une vie. Mais ceci est une autre histoire. Inachèvement (ajoutait le philosophe Paul Ricœur)
JE PARS DE ZÉRO
JE PARS DE ZÉRO C’est un classico J’ajoute une ligne comme un écolier Voilà maintenant je suis bon à lier Je parle au papier personne ne m’entend Pas de psycha caca derrière mon dos écoutant le retour de mes zigues en enfance C’est comme un rêve qui se répète sans fin Je tombe sur le nez On me casse les reins Et quand je me réveille je chantonne à minuit Fantômas ou Mandrin en sortant de sa boite une vache qui rit dessinée par Léon Bel Ma petite voix elle s’arrête là En silence et pour personne Là prochaine fois elle repart de zéro
QUENEAU Y YO
QUENEAU ET MOI
Je reviens à l’enfant que nous fûmes Queneau et moi
Lui naquit au Havre un vingt-et-un février en mil neuf cent et trois (signe astrologique : Poisson)
Moi à La Bastide de Besplas (Ariège) dans la chambre de mes géniteurs le vingte- quatre mars mil neuf cent quarante et cinq (signe astro : Bélier)
Ses père et mère étaient merciers
Les miens petits paysans
Petits car s’ils possédaient leurs terres c’étaient quelques arpents
On le mit en nourrice qui lui tendit ses seins
Ils allèrent acheter une vache aux mamelles abondantes mais qui hélas me provoqua forces chiasses
Son père débitait des toises de soieries des boutons de l’extra-fort et des rubaneries
Le mien labourait ses champs du terre-fort semant orge (pommelle) et blé, plantant maïs, soignant sa vigne (de madame, c’était son nom) élevant quelques vaches qui procuraient du lait que les villageois venaient quérir le soir avec leurs pots
C’est ma mère qui à la louche les servait
Elle s’occupait aussi des volailles et des couvées
La mère de Queneau (sa « pauvre mère » dit-il allez savoir pourquoi ?) avait une âme musicienne et jouait du piano
Il était fils unique
Comme bibi
Et comme moi encore il alla à l’école apprendre Bâtons Chiffres et Lettres
Dans un livre qui a pour titre les quatre mots précédents Queneau se soumet à un entretien à la question « Comment avez-vous commencé à écrire » il répond : « J’ai commencé vers cinq ans je crois et il en résulta des bâtons et des pâtés…et puis, comme un certain nombre d’adulte, j’ai persévéré. Il m’a fallu de la persévérance, parce que quand on a publié mon premier poème dans une revue, je devais avoir dans les trente-cinq ans. »
Moi j’en avais trente et ça s’appelait Papiers hygiéniques il y avait huit prosèmes et l’un faisait état (je m’autocite) d’ « une petite voix de flammes et d’allumettes rouges léchant le cul des mots »
Queneau vécut 73 ans immensément connu inspirateur créateur avec le mathématicien Le Lionnais de l’Oulipo -« Est-ce que vous avez peur comme tout le monde ? » lui demandait le même interviouveur : L’avenir n’existe pas pour moi Je suis très imprévoyant, répondait l’impétrant
J’écris ce texte (icule) à 78 berges et nul (ou presque) ne connaît mes talents mais je n’y pense pas je poursuis l’écriture de mes proses et poèmes alternatifs ligne après ligne jusqu’à L’Instant fatal