J’ÉCRIS L’AURORE À MES DOIGTS ROSES J’écris ce début sans fin J’écris cette suite digressive dont je me fais un bouclier J’écris pour des lecteurs imaginaires qui n’y voient que du bleu J’écris pour Pierre Ménard inventeur de Don Quichotte polémiquant avec Paul Valéry refusant d’envisager que la marquise pût sortir à cinq heures J’écris avec la main gauche cette écriture en miroir qu’affectionnait Leonard J’écris à la lisière des ouvrages de démonomanies brûlés par les églises pontificales et littéraires sous prétexte que leurs démons jouxtaient de trop près leurs dieux J’écris pour faire sortir de leurs pages d’encre et de papier les personnages de fiction qui viennent à mon chevet me préparer à les rejoindre…le jour d’après
ESCREVER DE NÃO ESCREVER

J’ÉCRIS SUR UNE CARTE SAUMON escrever de não escrever selon ce que me dicte le fantôme de Pessoa J’écris de ne pas écrire ce que d’autres ont déjà écrit J’écris pour que d’autres écrivent sur mon texte palimpseste, pâles insectes trempés dans l’encrier et qui dans un dernier sursaut font des tortillons sur la page J’écris cette littérature à soi semblable au balancement de l’abanico, figure de style évoquant l’éventail J’écris en éventant et réfutant les livres noirs qui vont s’ailleurisant J’écris ici et maintenant martigues samedi 11 février 2023
J’ÉCRIS EN VINGT VARIATIONS
J’ÉCRIS COMME JEAN JACQUES DORIO rencontré naguère dans un atelier où l’écriture ravageait nos vies en poésie J’écris travaillant l’écriture au corps Traversé de haïkus et d’aphorismes J’écris sur le court d’un tennis Marqué à tout jamais par l’empreinte du champion Bjorn Borg : La balle est ronde Le jeu est long J’écris long renvoyant dans les cordes les jeunes hommes pressés et les jeunes filles en fleurs J’écris de ci de là en ne pensant qu’à ça J’écris sous les combles Sous un vasistas Où la lumière pleut (et neige parfois) J’écris en imaginant Bartok écrivant ses partitions des Microcosmes J’écris créant ce microclimat propice aux pages d’écriture faisant la navette entre micro et macrocosme J’écris dans un camping-car Volkswagen Qui m’a mené naguère (avant la prise de pouvoir par les Ayatollahs) Jusqu’à Téhéran J’écris en oubliant d’écrire souvent J’écris en me jouant du temps J’écris en le laissant filer Ou en l’arrêtant J’écris sur une table Louis Philippe ronde en noyer trouvée sur le bon coin J’écris sur du papier clairefontaine extrastrong acheté à Bureau Vallée J’écris sans confondre mes textes quasi bibliques avec les bibelots abolis du bon Mallarmé J’écris avec et contre les sonnets en X les phrases incises et les ellipses J’écris sans l’ombre d’un bruit exceptée cette langue qui caquette et qui bruit J’écris sans réfléchir une première ligne qui déclenche le reste J’écris anche en songeant à mon ami Rambour qui habite rue Franche J’écris France du nom d’une bergère rencontrée en Mai 68 J’écris Bergère Ô Tour Eiffel comme Guillaume Apollinaire J’écris cette aubade inachevée la nuit d’un onze février
L’INÉPUISABLE DU MURMURE
L’INÉPUISABLE DU MURMURE Entouré de livres comme un animal de gluant, de sec, de velours herbeux Comme un chaman de petites âmes rôdeuses de tabac liquide et de malades à réenchanter Entouré d’êtres chers qui dorment entre les pages On peut aussi lire à l’envers, à contre-sens des yeux d’un lecteur qui ne veut pas mal tourner Ou bien perdre le fil On peut lire à contre-courant, en amont de celui qui cherche l’inépuisable du murmure andré breton
FAÇONS DE SENTIR QUI N’EXISTENT PLUS
FAÇONS DE SENTIR QUI N’EXISTENT PLUS Je feuillette ce livre qui parle de souffrances vécues, traversées, reproduites, pensées (autant que faire se peut) Le lire ligne à ligne me fait trop mal (j’ai essayé ») mais pourtant par serment, promesse au lecteur obstiné que je suis parfois, j’irai, même à sauts et gambades, jusqu’à la page 510 (la der de der) Je m’arrête quand un mot, une phrase me lance vers un autre espace, une autre espèce de lecture Cette nuit c’est l’évocation de Saint Simon, le mémorialiste qu’admirait Proust, lecture intégrale, si on l’en croit, et incessantes relectures partielles, modèle d’une autre époque On ressent encore un peu de ce bonheur à errer au milieu d’un volume de St Simon, car il contient toutes les belles formes de langage abolies qui gardent les façons de sentir qui n’existent plus Moins empreintes de noblesse, les conversations mondaines sont, chez nos deux compères, farcies de commérages, cancans et potins : une vraie potinière introduite chez Marcel par les expressions « il paraît que », on m’a dit », « c’est comme je vous le dis, mon cher » On m’a dit qu’il disait pis que pendre de moi, mais je n’en ai cure Dans la nuit difficile d’une petite chambre d’hôpital ou de sa propre chambre, dans un moment où l’on semble décliner, se répéter jusqu’à plus soif cette phrase : on m’a dit qu’il disait pis que pendre de moi, mai je n’en ai cure, produit on ne sait pourquoi, une sorte d’apaisement, une éclaircie qui nous fait reprendre avec vaillance (à défaut de pur plaisir) cette petite écriture noire sur une carte dorée, jaculatoire et sans rature
