J’ai passé ma vie de lecteur (de 7 à 77 ans) à fuir Proust. Et puis, allez savoir pourquoi, alors que je fêtais mes 77 printemps, je suis tombé dans la marmite de Marcel. Lors, il n’est pas un jour où je ne prends pas le temps de touiller et de trouver dans l’œuvre reine de la littérature une inspiration décuplée. Telle cette grand-mère qui dans le jardin vide et fouetté par l’averse, relevant ses mèches désordonnées et grises pour que son front s’imbibât mieux de la salubrité du vent et de la pluie disait : Enfin on respire !
À LIRE SANS RIRE (de manière distanciée)
Nuestras vidas son los ríos Que van a dar en la mar Que es el morir Jorge Manrique Assis au bord du fleuve de ta vie à soixante-dix-sept berges Tu cherches toujours La distance la bonne distance Entre deux poèmes Deux essais de puiser un seau d’eau Devant cette fontaine Où poètes de toutes les époques Meurent de soif Entre deux pages En vis-à-vis Qui s’interpénètrent ou s’antagonisent Entre l’œil et la voix De mots qui crient Ou murmurent dans la bouche d’ombre La distance la bonne distance Le fleuve la fontaine les pages tournées Et qui retournent (bon gré mal gré) Vers la mer où tout s’abolit
Mr Turner

AIMEZ-VOUS LES DILEMMES ?
Le droit de vote obligatoire : pour ou contre ? Le poisson frit ou en papillote ? L’esprit de sérieux ou la facétie ? Mirlababi Surlababo Joueur de flûte Du père Hugo Le misanthrope ou l’amour des tropes ? In præsentia ou in absentia Plume présente ou plume en absence ? Poète de la Pléiade ou poète dépourvu ? L’alexandrin d’un vers françois Ou Alexandra de Claude François ? Le jeu des pieds tanqués ou le jeu de quille ? La Zen attitude ou la réglisse Zan ? Le pendu le bateleur ou l’arcane sans nom ? Tarot de Marseille ou râteau du jardin des Merveilles ? Cogito de Descartes ou desdichado de Nerval ? Surlababi Mirlababo L’aboli bibelot Le Temps perdu et retrouvé La complainte du mal aimé
LA POÉSIE NOUS RÉPARE et le JOURNAL DES POÈTES
Jean Jacques Dorio
SÉPARÉS
EN MILLE MORCEAUX
LA POÉSIE NOUS RÉPARE
DES PIEDS JUSQU’À LA TÊTE
514e Encres vives 2021 non paginé
Jean Jacques Dorio ouvre ses poèmes denses, criant de vérité, au temps et à l’espace, il aime aussi d’être accompagné par d’autres poètes qui partagent son poème. Poésie en mille morceaux qu’elle-même répare comme elle répare le poète des pieds jusqu’à la tête. L’auteur, bien qu’il vive dans le monde, sait prendre ses distances et nous dit : Qu’importe mon nom. Il s’exclut du monde et en même temps s’y inscrit dans un entre deux : celui de deux extrémités comme dans certaines sagesses orientales.
Qu’importe mon nom fantôme errant
fiction de mes restes de vie
faufils encrés sur ces textes
que l’on confie au sac de peau
et d’ossements
Non seulement l’auteur offre ses poèmes aux lecteurs mais aussi sa personne sans se faire d’illusion, sans prétention, ces Cendres Faites en votre miel. Une sorte d’alchimie où ce sont les autres qui prennent l’importance, pas lui qui offre ce peu. Il y a une douleur contenue qui s’exprime dans ces QUELQUES MOTS ARRACHÉS AU SILENCE DE LA NUIT. C’est Dans le sang de mon « Quotidien » que se pose le poème.
Il attend avant de naître
Que tous mes maux s’apaisent
Jean Jacques Dorio nous présente en fait un art poétique qui le fait exister tout en n’oubliant pas que l’important n’est pas le poème où les mots passent, mais l’homme à qui ils parlent. Ce quotidien, il sait le sublimer et nous l’offrir, le relier au monde de Tchouang-Tseu, Van Gogh, Nerval … C’est un appel à l’unité du monde et à la présence allant de L’odeur des foins coupés à Descartes cogitant. Le monde est plein, rond où le verbe aimer a le monde comme complément. Sans oublier un certain humour qui cache le côté négatif du monde vécu et ses regrets. Poèmes très denses de vie, de souvenirs, d’érudition où le poète reste au ras des mots de tous les jours dans une typographie variable et une profondeur du dire sans fin, sans fond.
Il y a un poème essentiel qui court tout au long du recueil quand on rassemble les titres écrits en majuscules et en plus grand caractère. Chaque poème aussi se lie au précédent et au suivant, signe à nouveau d’un monde plein et en équilibre : CE MONDE QUE L’ON PORTE EN SOI étranger au monde de réalité qui nous est extérieur, sauf ce monde proche que l’auteur a élu : La lune entre deux barres de la pergola. De banalités, de rien, l’auteur en fait quelque chose mais reprend aussitôt de la distance : Tralalala, ou, si l’on préfère nous invite à le suivre et à communiquer comme dans une chanson. Un bel hommage à la poésie qui est l’être pour la vie, notre support, notre raison d’exister envers et contre tout dont la matérialisation, le poème, sont les rêves d’un enfant perdu sans sa mère. Cette poésie de la sensation et de la pensée liées fait tout oublier sauf : Toi que je ne peux oublier. Tout est écrit pour s’élever vers une personne, lui rendre hommage en lui offrant tout y compris sa propre vie.
L’auteur n’est pas dupe. La fin du recueil éveille notre attention, prend ses distances et se libère du sérieux : L’art n’est qu’un jeu où tout se confond, où le poème se rompt mais quelques roses de braises volètent à l’horizon. Il est abandonné à un lecteur potentiel qui le continue et le magnifie, il va vers ce qui dure : l’amour. Recueil dédié à tous ceux qui rêvent et qui accordent leurs rêves au poète pour aboutir à la belle forme / d’un livre. Une écriture de la clarification, de la présence, de la recherche de soi inscrit dans le monde. Il y a beaucoup de ramifications, de bifurcations qui rendent la lecture lente par cette densité qui ne cesse de s’affirmer au long des pages et de tendre la main à tout ce qui vit et a vécu dans le domaine des lettres et de la vie en général.
JEAN-MARIE CORBUSIER
Note de lecture parue dans la rubrique « Coups de cœur » du Journal des poètes n° 2 2022 91e année.
