LE POÈME RATÉ

Rafles et rafales
Pour amarrer
Ce poème flottant
Qui succombe
Au chant des Sirènes

On ne s’habitue pas
Au goutte à goutte
Des grains de voix
À la couleur du sable
Des marées noires
À la portée des notes
Que personne n’entend

Exceptés pêle-mêle
Les marginaux du verbe
Qui déchirent l’azur
La mère et son grand M
Berçant son nouveau-né

Les feuillets que l’on froisse
Le poème raté


CELLE QUI N’EST PLUS LÀ





Je vois celle qui n’est plus là

Je vois celle qui file la laine
Dans sa clairière de l’Amazonie
Les seins nus autour du fuseau
Se balançant dans son hamac 
Couleur de rocou

Je vois celle qui s’accroupit devant la poste
Comme un fantôme enveloppé d’un fichu
À tête de taureau

Je vois celle qui lie les bottes de paille
Et les gerbes de blé

Celle qui lit Roule Galette

Celle qui s’enfonce dans la mer




LA VOIX BRISÉE D’UN GRAND-PÈRE

carte rouge que personne jamais ne recevra




LA VOIX BRISÉE

Agonie mauvais mot
Avant de partir pour les plages
Où lève Soleil Noir

J’ai entendu enfant
Derrière une cloison
La voix brisée d’un grand-père

L’autre le malheureux
Avait fait mille kilomètres
Pour crever anonyme dans la boue
De Belgique
« tué à l’ennemi »

Je l’écris les yeux clairs
Sur cette carte rouge
Que personne jamais ne recevra
Poste restante
Sur le tapis roulant de la micro-histoire
Engloutie sur l’espace présent

POÈME un bouquet d’immortelles dans la tête





Celui-là fut arraché d’un mur de Mai
D’un murmure sujet aux métamorphoses
D’une brèche joyeuse dans les pensées myopes

Celui-là n’était pas bégueule
Mais nu comme un vers dit par
une artiste en tournée dans les wagons blanc et or*

Et cet autre nous plongeait dans une histoire d’enfance
dont l’héroïne portait un nom bizarre
et le héros n’osait pas lui dire qu’elle était belle

Poèmes écrits sur les murs, 
Dans les wagons du transsibérien
Sur les scènes de l’enfance

Poème qui s’en va
Sans parole dernière
Un bouquet d’immortelles dans sa tête


*André Breton

POÈMES leurs voix éclaboussées sur la mousse des murs





Poèmes ?

Rien de plus simple
et de plus difficile
À condition de les porter
toute une vie

Loin de la foule des bravos
et des grigris

Poèmes ?

Un peu de soi
Beaucoup des autres 
Qui les ont donnés à lire
Depuis belle lurette
Échos perdus dans la rumeur du monde
Voix éclaboussées sur la mousse des murs*

Poème ?

Parlant au papier
Son fil s’est dévidé

Il a fait cette page
Entre onze heures et minuit


*Pierre Reverdy