ÉLOGE DE L’ORTOGRAFE





Écrire selon l’orthographe. Pour les mots compliqués je m’y reprends souvent. Mais je n’aime pas raturer. Alors je laisse les erreurs premières, qui ne sont jamais « fautes », et je fais des lignes d’écolier pour peu à peu corriger cette orthographe que d’autres parmi les lettrés abhorrent.

               Je n’ignore ni le jour funeste, le lundi 8 mai 1673, où les académiciens prirent la décision d’adopter une orthographe unique, ni le florilège d’incohérences orthographiques qui fait le délice des linguistes pervers.

               Je sais bien que les poules du couvent ne couvent que des œufs sans germes et que l’abbaye regorge de jeunes cobayes novices, mais quand même, un brin malicieux, je continue à lire et à tirer pour mon petit-fils, les fils des aventures de Petit Ours Brun.

               Enfin bonne pâte j’utilise ma patte pour tracer à nouveau à la bombe de peinture rouge ce slogan jouissif  de mai 68 : l’Ortografe est une mandarine !

POÈMES ENTERRÉS





Tous mes derniers poèmes sont ratés

Ou plutôt selon l’expression à la mode

Ils ont des trous dans la raquette.





La raquette en l’occurrence c’est la page

sur laquelle, entre deux silences,

je distille en toute innocence

les mots de la tribu des poètes disparus.

Dilués et perdus dans des lignes sans fin

en lutte avec le sens, l’image, l’aporie.





Tous mes derniers poèmes sont à enterrer,

à déposer dans le carré de mon jardin

prévu à cet effet.

« Afin que quelqu’un d’autre puisse les reprendre un jour »

Ou jamais.





source :

À la fin d’une histoire le conteur africain appuie la paume de la main

contre la terre en disant :

« Je dépose ici mon histoire »

Puis après un silence, il ajoute la formule qui clôt ce poème.





tous mes derniers poèmes sont ratés

RAPIÉCETAGES





La prose de Chateaubriand nous submerge. Le voilà enfant, compagnon à Saint-Malo, des flots et des vents. Complètement livré à lui-même, avec les polissons de la ville, il en fait des vertes et des pas mûres.  Ainsi rentrant déboutonné et débraillé, (ces) chemises tombant en loques, il essaie la nuit avec l’aide de sa sœur aimée Lucile, de faire un peu de rapiécetage. En vain. Il paraît toujours déguenillé, au milieu d’enfants en habits neufs, fiers de leur élégance que l’on nomme à l’époque « braverie ».   

                Un diable de copain, Gesril, l’entraîne dans des bagarres de bandes rivales, où tous ces jeunes « sautereaux », escarmouchent sur la plage à coups de pierres. Un jour, défiant les vagues durant la tempête, François est accusé et poursuivi par les servantes en furie, pour avoir manqué noyer une petite fille.

                                   « Vertige, écroulements, déroutes et pitié ! *» François René de Chateaubriand, poète de sept ans…en vrai !





*Rimbaud « Les poètes de sept ans »

CE TOIT TRANQUILLE (un don des dieux)

ce toit tranquille où marchent des colombes




Le don des dieux, disait Paul Valéry,

du premier vers amorçant son poème

« Ce toit tranquille, où marchent des colombes »

Mais après, son daimon se retirait,

le laissant seul penser et remuer

sens et sons, mots perdus devant sa tombe.





Tout ce qui rend « intranquilles » les poètes

qui se donnent du mal comme Personne,

Pessoa et ses hétéronymes, vivant à Lisbonne.

Il faisait du patron de son « tabac »

Un héros de papier vendant ces cigares

Comme Descartes sa métaphysique,

Ou, Michaux, le Belge, ses chocolats.





Mais je m’égare dit Fol erratique,

le Fou Triboulet blasonné

par François Rabelais.





Minuit passé, la boucle se referme,

L’espace de la page n’en peut mais,

Sens et sons ont semé leurs germes sur

« Ce toit tranquille, où picoraient des focs.»


	

PICASSO RUIZ LE ROSSIGNOL





Maintenant on est dans Picasso

Nez tordu bouche cousue statue nègre

Femme nue de dos assise au bras levé

Un bras d’honneur à la peinture académique





Picasso le nom de sa mère

-Qui signa un temps Ruiz

ruiseñor rossignol de mes amours-

nous assied dans une chaise cannée

par des guitares sèches

et des journaux d’avant la guerre

la boucherie des bœufs saignant

pendus au clou par Soutine





Papiers collés et déchirés

Ça fait un bruit sec

Mais les enfants qu’on amène au musée

en bande désorganisée

Ça les fait rire ça les fait se marrer





On n’est pas sérieux quand on a sept ans

Devant les coups de pinceau de l’ami Picasso





Picasso sur la plage 07/03/2021
le même dessin mais pas à la même heure
dessin au roseau de Camarde