DE L’ALMANACH DES MUSES (1789) À REMIREMOTS (1975)

agenda écrit à la main du premier au sept mars 2021 avec 8 calligraphies « à la chinoise »




Lundi premier mars 2021

7h33   Je vois les mots une fois posés Mais « je m’en vois » aussi, parfois, pour qu’ils adviennent. Et d’ailleurs, quelquefois, je ne peux les voir « en peinture ». Et à d’autres instants, par hasard (heureux ou malheureux), les mots font apparaître un monde disparu qui était dans la coulisse. Ainsi, ce premier mars, en ouvrant la fenêtre, j’aperçois trois mouettes, comme celles que Staël peignit à Antibes, avant de tomber lamentablement de son balcon.     7h58

Mardi 02/03/2021

4h12   C’est dans « l’Almanach des Muses » que Chateaubriand publie le 12 décembre 1789, ses premiers vers. Il a vingt et un ans. Deux ans plus tard, il prend le bateau pour le Nouveau Monde. Comme lui, à 23 ans, à l’automne 1968, j’ai connu l’Amérique. Mais la mienne était au sud (Caracas), quand la sienne fut au nord (Baltimore). Mes premières « pièces fugitives » furent publiées dans un recueil à quatre mains, appelé « Remiremots ». François, le vicomte breton, avait intitulé ses premiers essais poétiques, « Le cri du cœur ». J’intitulais les miens, publiés dans ce format dit « à l’italienne », « Papiers Hygiéniques ». Mais, plutôt que les rouleaux destinés à ce « lieu », prisé disait-on du poète Mallarmé, il s’agissait, on l’aura, je l’espère, compris, de ces papiers que l’on écrit en faveur de son hygiène mentale. « Le papier est doux, il endure tout. »      4h22

Mercredi 03/03/2021

6h06  Avant de passer sous la voûte du scanner, qu’un docteur m’a prescrit, j’ai photographié avec soin, mentalement, les 8 caractères chinois collés contre.   (voir leur reproduction sur mon agenda photographié)    6h10

Jeudi 04/03/2021

4h51     D’une nymphe macabre Baudelaire attiré (et choqué) fait rimer Eden et dédain. Pour ses sapins, Apollinaire, associe des « rangées de chérubins » avec « de grands rabbins ». À chacun ses soleils noirs ou vermeils.   4h59

Vendredi 05/03/2021

8h46      À Saint Tropez pas de BB, mais le musée de l’Annonciade, où nous aimions tous deux, flâner en amoureux,  sur « la place aux herbes » peinte par Camoin (1879-1965).     8h53

Samedi 06/03/2021

5h15    Un être qui m’était cher s’est éteint (éteinte). En pensant fort à elle, je puise dans une de ces phrases qui étoilent mes carnets de pensées singulières, « a parte » : « Mais l’autre amour que l’on dit « d’amistança »…parce qu’après la mort, sa grande force lui dure. »  Ramon Lull (traduit du catalan)     5h24

("pensando en ti"...j'écoute "Bachianas Brasileiras n° 5" d'Heitor Villa-Lobos)

Dimanche 07/03/2021

1h55     Comme la manne, les lettres sont tombées, non du ciel, mais de la seule main qui exerce ses capacités de « savoir écrire ». Écriture à sauts et gambades, éclaboussée de signes, à consulter sur place, au partage des encres noires et de nos secrets.    2h10

Papiers Hygiéniques Dorio 1975 in Remiremots

UNE SEMAINE DE BONTÉ À ORSAY





Devant les tableaux des musées

Je me mélange les pinceaux

Me voilà au Canal Grandé

Femmes rousses montent l’escalier

Un chien passe sur une barque





Assis sur le quai une personne

Me fait penser à Pessoa

Allez savoir c’est peut-être

Kafka ou Visconti On meurt

Tous à Venise ou à Pom

Péi





Petit pays mental

Sorti d’un collage de Max

Ernst Sa «semaine de bonté »

Qui n’a rien d’une enfant de chœur

Portant l’encens des morts d’Ormans





Et pour l’Amour à un poil près

C’est au sous-sol que s’origine

Le monde caché de Courbet

C’est le sourire de Vénus

Que Lacan l’œdipien acquit

Avec l’argent de ses curistes





Mais de tout cela les artistes

Exposés à Orsay n’ont cure

Leur toile blanche les attend

Toujours toujours recommencée


	

COMME SI COMME ÇA fantômes de papier sur le chemin des indiens morts





Comme si comme ça

Sur le chemin des indiens morts*

Je cherche toujours mon Eurydice

Faisant le tour des jours et des nuits

En quatre-vingt mondes

Mais comme mes pas perdus

les pages de ma bibliothèque universelle

sont décousues





Il y nage un bestiaire peu commun

Dont ce matin les axolotls

Aux yeux d’or et au petit visage aztèque





Il en sort des personnages

réduits à « l’insubstance »

des fantômes de papier

Comme ce faux Perec

montant son livre d’une vie

sans mode d’emploi





 C’est un monteur d’images  faisant son cinéma

qui m’a suggéré ce dernier trait

Comme ça comme si

Son nom est Personne

Ou bien Monsieur Souci





*Michel Perrin (sur les mythes des indiens Goajiro)

Les axolotls m’ont été « donné » par Julio Cortázar

cette nuit le premier jet était brouillon

UNE RENGAINE EN UT MINEUR

écrit tel quel




Jour après jour

S’en vont les jours

Nuit après nuit

Passent les nuits

Jour et rejour

Nuit et renuit





Faire et refaire

Deux fers au feu

Et laisser dire

Dire et redire

Passer le temps

D’un jour sur l’autre

Faire un présent

À ses copains

À ses copaines

Un mot qui fourche

Une rengaine

En ut mineur

Sur le piano

Et ses bretelles

Autour du cou

Autour des cœurs

Sur le carreau

Où l’on impro

Vise la nuit

Cette écriture

Soufflerie

Que les copistes

Du parchemin

Vont reproduire

Et transformer

En palimpseste





Nuit après nuit

À la chandelle

D’une bougie

Qui fait bouger

Nos certitudes

Sur le papier

Accordéon

Avec arrêt

Prolongé

Par Husserl

Le phénomo

Logiste





Nonobstant

Ce seul présent

Cadeau du temps

Correspondances

Plumes en l’absence

De nos épîtres

Pour clore enfin

D’un coup de langue

L’enveloppe

De nos mémoires

Et ce chapitre

PETIT POÈME DEVIENDRA GRAND





Petit poème deviendra grand

Si le lecteur lui donne vie

Si la lectrice qui le lit

À Paris ou à Montferrand

À New York à Honolulu

Répercute sa plus-value.

En le disant, en le lisant,

Un peu, beaucoup, à la folie,

En l’intégrant dans les machines-

à-rêve de Jean Tinguely.

Petit poème, ce « présent »,

Cadeau fragile d’une vie

Menacée par temps de Covid,

Par tant d’oublis des mots qui riment,

aimables, vulnérables,

Amis d’un monde générant,

à petits traits d’encre et de plumes,

l’amour, qui après la souffrance,

nous dure.





petit poème deviendra grand