REGARDER la vie en face et la mort de côté





Faut-il regarder les œuvres d’art ? N’est-ce pas justement de tenir l’œuvre d’art pour chose à regarder – au lieu de chose à vivre et à faire – qui est le propre et la constante de la position culturelle ? Jean Dubuffet





De la vie banale au sommet de l’art, il n’y a pas de rupture, mais épanouissement magique, qui tient à une inversion intime de l’attention, à une manière tout autrement orientée, infiniment plus riche en harmonique d’écouter et de regarder.   Julien Gracq





Regarder les nuages qui passent là-bas là-bas Regarder le chat maigre dans les roches donnant sur la mer Regarder l’étoile polaire ici et la Croix du Sud à Montevideo Regarder en phase terminale la mort en face Regarder Hugo à Jersey ou à Guernesey Regarder la cantatrice chauve épouser Eugène Ionesco Regarder la mariée descendant l’escalier Regarder le chien aboyant à la lune juché sur l’échelle de Joan Miró Regarder Bételgeuse supergéante amoureuse d’Orion Regarder la Tamise depuis la Tate Gallery face au Millenium Bridge Regarder la chanteuse plantureuse creusant sa veine réaliste au Capitole où chanta  de Nougaro le papa Regarder étonné cette page qui se déploie comme une thérapie Regarder au journal télévisé des émeutes à Harlem ou à Pondichéry Regarder Cyrano sous son feutre et Rostand qui se calfeutre Regarder mon stylo feutre qui court sur la plage et la bleute Regarder Anubis illustrant une page de l’Encyclopédie Universalis Regarder Madeleine prenant le tram trente trois pour aller voir Brel et aller au cinéma Regarder la Jalousie de Juan Gris où l’on voit Le Socialiste titre d’un journal collé sur la toile cubiste Regarder mon amour qui n’a rien vu à Hiroshima Regarder Alain Resnais écrivant à Duras (sa scénariste) Faites de la littérature Oubliez la caméra Regarder le roman qui s’écrit en feuilleton chez Balzac ou Eugène Sue Regarder cette dernière ligne en forme de chute stricto sensu


	

CHANSONS





Une chanson de pauvre mais que ce pauvre chante

Proche des larmes au creux des nuits

Une chanson de riche qui en a pour ses sous

Saoul saoul comme l’Arsouille qui se disait Milord





Une chanson de mort étendu sur son lit

Ou perché sur un arbre

Dans un hamac piaroa

Au son des maracas





Une chanson de vie qui joue avec le feu

Répand ses petites fleurs

Sorties de sa clarinette

Ou d’un sax soprano





Une chanson sans paroles

Que l’on ne sait comment finir

Et que l’on abandonne de guerre lasse

Aux fantômes des souvenirs


	

COUDRE le monde les mythes et leurs secrets





COUDRE

Le monde a plusieurs couches

En chacune vivent plusieurs esprits

Coudre le monde c’est les visiter





Coudre le monde : Molakana Coudre les tissus bariolés des indiennes Kuna Coudre les oiseaux sur fond de madrépores Coudre les mythes et leurs secrets Coudre les points de ton cœur avec un fil passé dans tes papiers de condamnée Coudre ces créatioures qu’on ne sait nommer en français Coudrel’amour de si près saisi qu’il crie sans cesse au feu (Marot) Coudre les ballades et la ronde de tous les gars du monde et des veuves de marins Coudre les fleurs bleues ou bien les blanches Coudre un cœur pour la fête des mamans du dimanche Coudre l’Adieu à l’enfance Coudre les poèmes à dire et à chanter Coudre l’oubli d’éternité Coudre les souhaits et les promesses de paix trésor qu’on ne peut trop louer (Charles d’Orléans) Coudre les libres pensées avec des vers dorés Coudre nos dictionnaires de Pierre Bayle et d’Alain Rey Coudre les soleils irréductibles d’un 14 juillet Coudre Batouque rythme du tamtam sur la machine à écrire de Césaire (Aimé) Coudre les souvenirs de mon aimée quand nous buvions aux sources des bois la gorge en feu Coudre tout ce qui ne se coud pas Coudre ce qui secoue les jeux des forains sur les places en fête Coudre le temps des cerises sur la brise marine Coudre tout ce qui brise la malédiction des gueux et des famines Coudre cet apoème sur le cahier d’un écolier qui dit pouce…c’est terminé

Mola des indiennes kuna (don de l’ethnologue et ami Michel Perrin)

JE DIRAI QU’UN POÈME EST LE BON TEMPS DE LA VIE





Je dirai qu’un poème me donne des raisons de passer du bon temps

Je dirai que ces raisons n’ont rien à voir

avec l’idéologie patheuse

(du mot pathos)





Je dirai qu’un poème me donne l’occasion de régler mes mots

compte tenu des choses

sans rien céder à la suie des paroles

aux expressions toutes faites des informes mollusques :

les gens qui parlent à tort et à travers





Je dirai qu’un poème se construit dans le corps

Dans l’être obscur qu’il s’agit par essais successifs

De mettre à jour





Je dirai qu’un poème n’est jamais acquis





Je dirai qu’un poème écrit, donné à voir,

Pour chaque lecteur, est différent

L’un s’y reconnaît en partie

Et ça l’apaise

L’autre le repousse, mais le lit

Et ça le tracasse





Je dirai qu’un poème est fait pour être réécrit





Italiques Francis Ponge

je dirai qu’un poème me donne des raisons de passer du bon temps