LES ROMANS DE ROMAIN

La cohorte ennemie désignée dès l’enfance par ma mère :

Il y a d’abord Totoche, le dieu de la Bêtise, avec son derrière rouge de singe, sa tête d’intellectuel primaire, son amour éperdu pour les abstractions.

Il y a Merzavka, le dieu des vérités absolues, une espèce de cosaque debout sur des monceaux de cadavres, la cravache à la main, avec son bonnet de fourrure sur l’oeil et son rictus hilare.

Il y a aussi Filoche, le dieu de la petitesse, des préjugés, du mépris, de la haine, en train de crier : « Sale Américain, sale Arabe, sale Juif, sale Russe, sale Chinois, sale Negre« .

La promesse de l’aube

IL N’Y A PAS D’ART DÉSESPÉRÉ courriels 94

COURRIELS

Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique  » bibliothèque de Babel. »

Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.

94

R.G. à A.J.

Ça s’appelle Éducation Européenne. C’est Tadek Chmura qui m’a suggéré ce titre. Il lui donnait évidemment un sens ironique… Éducation européenne, pour lui, ce sont les bombes, les massacres, les otages fusillés, les hommes obligés de vivre dans les trous, comme des bêtes… Mais moi, je relève le défi. On peut me dire tant qu’on voudra que la liberté, la dignité, l’honneur d’être un homme, tout ça, enfin, c’est seulement un conte de nourrice, un conte de fées pour lequel on se fait tuer. La vérité, c’est qu’il y a des moments dans l’histoire, des moments comme celui que nous vivons, où tout ce qui empêche l’homme de désespérer, tout ce qui lui permet de croire et de continuer à vivre, a besoin d’une cachette, d’un refuge. Ce refuge, parfois c’est seulement une chanson, un poème, une musique, un livre. Je voudrais que mon livre soit un de ces refuges, qu’en l’ouvrant, après la guerre, quand tout sera fini, les hommes retrouvent leur bien intact, qu’ils sachent qu’on a pu nous forcer à vivre comme des bêtes, mais qu’on n’a pas pu nous forcer à désespérer. Il n’y a pas d’art désespéré – le désespoir, c’est seulement un manque de talent.

A.J. à R.G.

Voilà le procédé naturel de l’art, pas l’applaudissement, l’admiration, la célébrité d’une merveille bizarre comme l’éléphant au zoo. Mais comme une utile (utilité) spirituelle capable à agiter le spectateur, à l’inspirer. Voilà pourquoi tout art est agitation et non description. (nb.paroles en français d’un danois)

.

R.G. (21 mai 1914-2 décembre 1980) Usant d’un pseudo il obtint deux fois le prix Goncourt

A.J.(3 mars 1914-1° mai 1973) Peintre danois un des fondateurs de COBRA.

A.J.

OUBLIEUSE MÉMOIRE 123/126

123

À corps perdu tu écris les paroles entendues dans la rue que tu mets en musique verbale

124

Tu te souviens du trou de mémoire de Michel Bouquet jouant Pozzo personnage d’En attendant Godot sur la scène du Palais des Papes en Avignon le 16 juillet 1978 (précisément)

125

Tu aimes l’âge de la retraite venu (depuis belle lurette) cultiver cette faculté décriée : l’oubli, le bel oubli

À mesure que je vois

J’oublie j’oublie

J’oublie tout ce que je vois

Jean Tardieu

126

Poème naît d’effacement / De longue errance dans les livres/ D’un moi pluriel qui réalise/ L’alliance de Mémoire et d’Oubli / Usant de métaphores vives et d’ironie

DISPARITIONS XVII

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords,

sont de mon cru.

Disparition XVII

Philippe J.

114/120

115

MÉMOIRE OUBLI C’EST UN PEU COMME

Comme le tableau noir d’une école communale accueille le grand art enfantin à coups de craies plus blanches qu’un fond de Constellations de Joan Miró

Comme si la nuit on ne touchait plus terre

Comme si la nuit on y voyait les yeux fermés

Comme si la nuit on se noyait dans l’écume des jours

Comme si la nuit l’arbre de la Paix remuait encore

Comme neige les mots fondent sur la page vierge

Comme des haïkus langoureux

Un chœur de petites voix

« como di neve in alpe sanza vento » Dante

Comme neige sur l’Alpe un jour sans vent