SONNET DE LA FAUSSE ÉPITAPHE

Faute de mieux je fais des vers
Des verts des jaunes des en couleur
Je fais des vers d’amour de grâce
Et de disgrâce sans valeur

Pourtant je sue je m’évertue
J’épuce les dictionnaires
Mais depuis que je deviens vieux
Je n’ai plus la faveur des dieux

D’autres que moi sont honorés
Leur chef orné de la couronne
Du mol rameau d’un olivier

Ci-gît JJ qui n’eut pas fame
Fut fol usant en vain ses gammes
Et pi mourut sans épitaphe



COURIR LA NUIT

LA NUIT EST AU MILIEU DE SON COURS et me voilà courant les pages d’un livre intitulé -je vous le donne en mille- Modèle courant, 1comme un pied de nez aux deux sous-titres, Journal d’un coureur à pied, compte-rendu au jour le jour (ou plutôt on le verra « à la nuit, la nuit ») et Petit traité de course et de littérature1(un peu comme le lointain « Traité du Zen et de l’entretien des motocyclettes » qui lui-même faisait référence au « Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc » (n’en jetez plus !) Courir de nuit c’est  mon lot sur chacune de mes pages C’est -ce fut- la pratique d’un insensé coureur, laissant, chemin faisant, son corps penser, choisir au dernier moment pour bifurquer, le chemin droit ou le chemin gauche. JE ME vois choisir et ce « je » là me semble bien problématique par rapport au « me » qui en a décidé, sans l’ombre d’une comédie. Je me vois choisir, sans avoir choisi un chemin préétabli, mais avec mon corps plongé dans les champs, les collines, la montagne et la nuit dont le ciel cosmique diffuse encore une lumière cendrée : je m’imagine courir sur un de ses rubans déroulé sous mes pieds. « Caminante no hay camino, el camino se hace al andar » Je n’ai jamais su, bien que je m’y sois essayé maintes fois, traduire ces deux vers ennéasyllabiques d’Antonio Machado. Compagnon d’écriture toi qui courais sous le ciel d’or la nuit, tu savais laisser l’initiative à ton corps qui faisait ainsi son chemin, comme moi-même, je tresse des textes où les mots vivent la nuit, tels des éphémères…   

1 Alain Pudal (édtions du Haïku) 2022

ÉLOGE DES PAGURES ET DES COUPURES D’ÉLECTRICITÉ


J’écris « un jour » en pleine nuit
Un jour on aura des coupures d’électricité
Dans les doigts
Pour y voir faudra du carbure
Ou bien on écrira les yeux fermés
En nous souvenant des Champs Magnétiques
Logeant nos mots dans des coquilles vides
Faisant l’éloge des pagures
Et nous aidant des trois règles mnémotechniques
Pour expliquer le magnétisme :
Celle des trois doigts de la main droite
Celle du bonhomme d’Ampère
Et celle du tire-bouchon

La pleine nuit au bout des doigts
A donné ce texte peint au couteau
(sans manche auquel il manque la lame)
Ça tombe bien
Car à présent
C’est dimanche

À Martigues le 22 janvier 2023

TU DEVRAIS ARRÊTER D’ÉCRIRE DES FADAISES

Tu devrais arrêter d’écrire des fadaises
Qui ne parlent qu’au papier
Laisser tes mots errer
Sur la falaise de sable
Sur le buvard de l’encrier

Tu devrais ignorer Giono
Qui écrivit comme si de rien n’était
Avec sa main à plume le jour où sa mère mourut

Quand on t’annonça la disparition subite de la tienne
Le vingt-sept septembre mil neuf cent quatre-vingt-quinze
Tu lisais précisément Le hussard sur le toit

Elle avait passé une mauvaise nuit
Mais s’était habillée pour voir encore une fois
Le feu du matin jaillir du bois
Sur la plaque de fonte
Sur le visage de mon père

Tu devrais arrêter d’écrire des fadaises
Qui ne parlent qu’au papier
Laisser tes morts errer