DISPARITIONS XVII

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

AVANT LIRE

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

Chaque Disparition se compose de sept fragments.
Ils paraîtront sur ce blog du lundi au dimanche,

DISPARITION

XVII

Philippe J.

114/120

114

CE PEU DE BRUITS

Comme si un homme très voûté lisait un livre à même le sol

Sa dernière lecture

Comme si l’on s’élevait de quelques mètres au cours de sa marche, pour voir un peu plus loin devant soi.

Comme si une figure dont on ne verrait que le dos vous invitait gracieusement à entrer dans la nuit la plus claire jamais rêvée

Feuillages qui s’apaisent devant la nuit, portant l’espace – comme tous ces oiseaux cachés dans le grand laurier commencent enfin à se taire.

Le reflet des lampes sur la vitre. Poèmes comme un reflet qui ne s’éteindrait pas fatalement avec nous.

LE CIEL EST D’UN BLEU QUI JUBILE

On reprend le chemin de la mer

Juste le jour où tu nous a quittés

Il y a si longtemps à présent

.

Toi qui es devenue l’épouse et la mère en allée

Roulant le soleil noir de sa nuit définitive

.

Le ciel est d’un bleu qui jubile

Tu serais si heureuse de nous accompagner

Avec nos filles petites filles et petits fils

À la plage que l’on nomme Beauté

.

In memoriam

Jo Dorio

(10 avril 1952-25 mai 2014)

S’ARRACHER À L’INDIFFÉRENCE et LE CONTRAIRE DE LA CRÉATION courriels 93

COURRIELS

Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique  » bibliothèque de Babel. »

Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.

93

P.R. à R d’A.

La vie comme telle ne forme pas un tout ; la nature peut produire des vivants, mais ils sont indifférents ; l’art peut ne produire que des êtres morts mais ils sont signifiants. Oui, voilà l’horizon de pensée ; arracher par le récit le temps raconté à l’indifférence.

R d’A. à P.R.

Le contraire de la création c’est l’intégration ou l’acceptation : adaptation de l’œuvre à l’institution artistique, de l’individu à la société, au pouvoir, adaptation du travail de l’artiste aux lois du marché, au goût du jour,etc…

Toutefois l’attitude du refus est une condition nécessaire mais non suffisante.

Le pur refus n’est créateur que s’il sert de base à une des actions qui visent à abolir la continuation de ce qu’on a refusé.

.

P.R. (27 février 1913-20 mai 2005) Ce philosophe de Temps et récit, nous souhaitait une vie belle et bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes.

O.R.d’A (1923-2009) Sa thèse :  La Création artistique et les promesses de la liberté (éditions Klincksieck, 1973), dans laquelle s’affirme l’idée typiquement dialectique selon laquelle « le rétrécissement croissant de la zone de création dans la vie des hommes ne peut que réaliser les conditions d’une créativité encore inconnue ».

DISPARITIONS XVI JULES SUPERVIELLE

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

AVANT LIRE

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

Chaque Disparition se compose de sept fragments.
Ils paraîtront sur ce blog du lundi au dimanche,
pendant vingt-trois semaines,
soit cent soixante et un fragments,
si tout se passe comme prévu.

DISPARITION

XVI

Jules S.

107

J’aurai rêvé ma vie à l’instar des rivières

Vivant en même temps la source et l’océan

Sans pouvoir me fixer même un mince moment

Entre le mont, la plaine et les plages dernières

.

Suis-je ici, suis-je là? Mes rives coutumières

Changent de part et d’autre et me laissent errant.

Suis-je l’eau qui s’en va, le nageur descendant

Plein de trouble pour tout ce qu’il laissa derrière ?

.

Ou serais-je plutôt sans même le savoir

Celui qui dans la nuit n’a plus que la ressource

De chercher ‘ l’océan du côté de la source

Puisqu’elle est derrière lui le meilleur de l’espoir ?

Jules Supervielle Oublieuse mémoire  1949

108

TOMBEAU DE SUPERVIELLE

 J’aurai rêvé ma vie à l’instar des poèmes

que j’ai lus, écrits, pensés, ruminés,

Vivant en même temps le feu et la rivière.

.

Qui je fus ? qui je suis ? Je cherche dans la nuit,

la source, l’océan, je cherche l’or du temps,

L’oublieuse mémoire d’un forçat innocent.

Jean Jacques Dorio  22 janvier 2026

109

Le jour de la mort de Jules Supervielle, le 17 mai 1960, sur le journal du soir dans la rubrique DISPA     RITIONS :

MORT DU POÈTE JULES SUPERVIELLE

Le poète Jules Supervielle est décédé mardi matin, à son domicile parisien du quai Blériot. Ses obsèques seront célébrées vendredi.

 » Supervielle a eu le souci de passer du lyrisme subjectif à une poésie mythologique, métaphysique : il a fait de la poésie une légende du monde « , devait écrire M. Gaëtan Picon.

Quelques jours avant sa mort, le 4 mai dernier, à l’initiative des Nouvelles littéraires, il avait été élu prince des poètes en remplacement de Paul Fort.

110

LES AMIS INCONNUS

Il vous naît un poisson qui se met à tourner

Tout de suite au plus noir d’une lame profonde,

Il vous naît une étoile au-dessus de la tête,

Elle voudrait chanter mais ne peut faire mieux

Que ses sœurs de la nuit, les étoiles muettes.

Il vous naît un oiseau dans la force de l’âge,

En plein vol, et cachant votre histoire en son cœur

Puisqu’il n’a que son cri d’oiseau pour la montrer.

Il vole sur les bois, se choisit une branche

Et s’y pose ; on dirait qu’elle est comme les autres.

Où courent-ils ainsi ces lièvres, ces belettes,

Il n’est pas de chasseur encor dans la contrée,

Et quelle peur les hante et les fait se hâter,

L’écureuil qui devient feuille et bois dans sa fuite,

La biche et le chevreuil soudain déconcertés ?

Il vous naît un ami, et voilà qu’il vous cherche

Il ne connaîtra pas votre nom ni vos yeux,

Mais il faudra qu’il soit touché comme les autres

Et loge dans son cœur d’étranges battements

Qui lui viennent de jours qu’il n’aura pas vécus.

Et vous, que faites-vous, ô visage troublé,

Par ces brusques passants, ces bêtes, ces oiseaux,

Vous qui vous demandez, vous, toujours sans nouvelles ;

« Si je croise jamais un des amis lointains

Au mal que je lui fis, vais-je le reconnaître ? »

Pardon pour vous, pardon pour eux, pour le silence

Et les mots inconsidérés,

Pour les phrases venant de lèvres inconnues

Qui vous touchent de loin comme balles perdues,

Et pardon pour les fronts qui semblent oublieux.

111

LES AMIES INCONNUES

Il vous naît une amie

Sur l’air de Caravan

Devant la mer étale

De cinq heures du soir

C’est une amie de vers

Qui lui viennent de lignes

Qu’elle a écrites sur un cahier

Que personne n’a lu

.

Pardon pour elle

Pardon pour vous

Autres amis inconnus

Qui voudraient bien chanter

Mais qui restent muets

Devant ces phrases

Issues de poèmes inconsidérés

112

Je sors de la nuit plein d’éclaboussures,
J’ai bien bataillé dans mon lit peureux,
J’en ai le corps plein de taches, de feux,
Sous les draps enflant encor leur voilure.
Porté dans l’espace et tout mélangé
Au ciel noir tordu de mille lumières,
J’étais à cheval et j’étais couché,
Et seul contre tous et criblé de pierres.
J’avançais toujours, le bois de mon lit
Faisait bouclier, me servait d’armure.
Mais le jour parut et je tournai bride
Sans qu’il y ait eu vainqueur ni vaincu.
Il faudra demain tout recommencer.

113

Tout ce que nous aurions voulu faire et n’avons pas fait

Ce qui a voulu prendre la parole et n’a pas trouvé les mots qu’il fallait

J.S.

Le corps des mots

Lames de mers

Le tambour des saisons

Une infime trémulation

L’écriture en rage

Les pubescences d’or

La flamme d’une chandelle

Une voix sans personne

Une ardente patience

L’écume des nuits

La voie lactée

Du miel aux cendres .

 ( Comme pour les alliances mystérieuses

nous attendons une suite à partager)

JJ D.

Martigues 22/01/2026