HÔPITAL DES POUPÉES








HÔPITAL DES POUPÉES
 
Jacqueline Saint-Jean
 
Editions Alcyone
 
 
 
 
Comme en hypnose la bruine des images
enveloppe les poupées brisées abandonnées
à l’Hospital de Bonecas
À Lisbonne où des mains artistes réparent les têtes
et les trous au cœur
 
« Poupée-chimère Poupée d’encre
Poupée-poème Poupée des fatigues
Poupée noire trouée Poupée penchée
qui cherche son centre de gravité
Poupée pâle anonyme »
 
Une voix singulière les nomme et les appelle
Elle les interroge imagine le destin
De ces corps désarticulés
« Tombés de quelle histoire ? »
 
Vingt-neuf poèmes fervents
D’une sœur en poésie
Qui « materne et malmène »
Vingt-neuf poèmes
Uniques proliférant
 
Lecteurs Lectrices
Qui aimez les livres précieux exigeants
à contre-courant
des « regards formatés dans leurs prisons d’écrans »
 
N’hésitez pas à vous procurer
« Hôpital des Poupées »
 
Ici une fée patiente
Répare vos mémoires
 
 
Jean Jacques Dorio
Nuit de Noël 2019
 
 
 
 

SEUL.E.S INCLUSIVEMENT





Le plus court chemin de soi à soi passe par autrui

Paul Ricœur




Seul.e.s assurément

donnant le change

par cette danse tremblée

des lettres sur nos pages





Seul.e.s naturellement

dans cette attention flottante

réservée aux praticiens de l’hypnose

et aux pupilles de la nation des poètes

mort.e.s au front des métaphores vives





Seul.e.s dans les champs de tournesol

nos amours jaunes

et les matières immatérielles

que voient les aveugles

dans les musées





Seul.e.s et dialoguant

avec les portes les fenêtres

les graffiti de charbon

sur les murs des églises romanes





Seul.e.s dilaté.e.s

arpentant les mille et un livres

de notre bibliothèque unique

léguée aux dieux de la dispersion





                                                                                    Seul.e.s à la proue             

mon beau navire

ô ma mémoire*

naviguant divaguant

au cœur des poèmes

sans testaments





*Apollinaire





Seul.e.s terriblement

de ce qui en nous

est dur compassé et frigide*





*Odile Caradec





Seul.e.s vaillamment

Gall amant de la reine*

« el viento galán de torres

la prende por la cintura »**





*Marc Monnier ** Federico García Lorca





Seul.e.s obscurément 

à la lueur d’une chandelle

à la santé des serpes et des serpents





                                                                             Seul.e.s vocabulairement          

écriture inclusive dans la voix des passant.e.s

de nos instants secrets


	

CE TEMPS OÙ L’ON VIT ENCOR DANS L’ÉTERNITÉ

 
  
 1
  
 Dans la nuit qui précède l’aurore de Noël
 Je lis des poèmes que personne plus ne lit
 Des pages ouvertes au hasard
 M’apportent toutes leurs cadeaux
 Clairières des Noces
 Oiseaux mohicans
 Ou cette de Follain
 Les Enfants
 qui sont encore à ce temps
 Que l’on vit dans l’éternité
  
 2
  
 Poème à poème derniers à derniers ils rejoignent
 Le silence en train d’envelopper la terre
 Déjà il n’y a plus d’oreilles pour l’entendre
 Demain il n’y aura plus de parole pour le dire
  
 Arthur Praillet (en 1984)
  
 3
  
 Celui-là c’est le mien
 Unique introuvable
 À qui le fait croire ?
 Mais à Personne pardi !
  
 Celui-là je le sens
 Veut me faire la peau
 Il avance masqué
 Shaman du Monde Autre
  
 Mais je ne bouge pas
 Il passe médusé
 Sous ma petite lampe
 Je glisse cette pièce
  
 Pour les enfants et pour les raffinés*

  
  


 *je ne me lasse pas de cette formule magique
 de Max Jacob
  
  
   




1

Dans la nuit qui précède l’aurore de Noël

Je lis des poèmes que personne plus ne lit

Des pages ouvertes au hasard

M’apportent toutes leurs cadeaux

Clairières des Noces

Oiseaux mohicans

Ou ce petit bijou de Follain

Les Enfants

qui sont encore à ce temps

Que l’on vit dans l’éternité





2

Poème à poème derniers à derniers ils rejoignent

Le silence en train d’envelopper la terre

Déjà il n’y a plus d’oreilles pour l’entendre

Demain il n’y aura plus de parole pour le dire

Arthur Praillet (en 1984)





3

Celui-là c’est le mien

Unique introuvable

À qui le fait croire ?

Mais à Personne pardi !





Celui-là je le sens

Veut me faire la peau

Il avance masqué

Shaman du Monde Autre





Mais je ne bouge pas

Il passe médusé

Sous ma petite lampe

Je glisse cette pièce





Pour les enfants et pour les raffinés*





*je ne me lasse pas de cette formule magique

du facétieux et merveilleux Max Jacob

LE CŒUR JOYEUX DANS LA DÉFAITE COMME DANS LA FÊTE





Le cœur joyeux dans la défaite

Comme dans la fête





Souvent, nos maîtres nous enseignent à serrer les poings pour gagner,

rarement ils nous apprennent à perdre,

ou plutôt à rendre à l’universel ce qui lui appartient,

à l’image d’Épictète, le cœur joyeux dans la défaite comme dans la fête.

Chantal Jacquet





Dans le château de Barbe Bleu

Sous les pas du cheval d’Henri IV

Sur le champ de bataille de Waterloo

Au chemin des dames rouge de nos morts

Dans le fond d’un Sahara brumeux





À la Bastille

Sur l’île des Rêveries

Sur le chemin des indiens morts

Sur la promenade des Anglais

Sur les quais de Palos de la Frontera





Au cœur des mots

germes de vie

aube croissante

Sur l’écume des jours

et les soirs de demi-brume à Londres





Sous le mur de Berlin

Avec Bach et Mstislav Rostropovitch

Dans l’enfer de Dante

et à Dachau

chez l’ogre des Petits Poucets





Chez les dieux de l’Olympe

Sur la bateau de Panurge

et dans l’Isle Sonnante

En poussant la roue à aubes

des Grands Matinaux





Au cœur des Utopies sanglantes du XX° siècle

À la Kolyma

avec le poète Osip Mandelstam





Dans l’antre du Cyclope

Les prisons de François Villon

de Clément Marot

et de Théophile

Dans l’Atelier de Picasso

sueños y mentiras de Franco





Dans les livres de haute graisse

Et sur les murs fantastiques de la casa del Sordo





Sur l’herbe de tous les déjeuners

le flot du sourcelet

l’ache et le serpolet





Sur les parois du Mas d’Azil

et les empreintes de Lascaux

Dans le hamac de palmes tressées

par les indiens Panaré





Sur la barque des morts de Pharaon

Sur l’Arize et sur l’Achéron

Sur un accord de piano

de Thélonius Monk





À l’asile des fous de Rodez

Sur l’aviron de Cambridge

et sous le pont des mathématiciens

Sur les toits de Manosque

et ceux du cimetière marin





Sur le maître du silence

et le rire inextinguible des enfants

Sur l’énergie du vide

et la bonne imagination

Sur les fleurs rouies

et les fêtes de Fraternité





Dans un champ de l’Ariège

où passent de toute éternité

Mascaret et Mulet

Tirant la charrue d’or

Des vers et des boustrophédons

Pour la plus grande joie

Des oiseaux sautillant

Au Paradis des Éphémères