LE CRISSEMENT DE LA CRAIE





En lisant, en écrivant    Julien Gracq
Comment lire et témoigner si ce n'est de sa propre présence,
de l'instant que l'on oppose à ce livre esseulé, muet, 
qu'il faudra faire parler.
Jean-Marie Corbusier Témoigner 
 Le Journal des Poètes (dernière livraison)

Le crissement de la craie et la petite éponge pour effacer les résultats
sur cette ardoise qui, dans une autre configuration, devient cette page reverdyenne,
sur laquelle chaque élève de la classe de poésie écrit un poème

Fleuve des souvenirs et des figures littéraires
Des écoliers en blouses grises ou roses pour les jeunes filles en fleurs

Tout un programme d'écriture en construction
Où passent les fantômes de la poésie toujours vive,
Francis Ponge, Pierre Reverdy,
et Marcel Proust, poète de la prose

Je parle d'une voix empruntée à cette communauté
Qui me relie à ce qu'il y a de meilleur en moi,
le soi-même comme un autre, 
lecteur reprenant ses lectures effervescentes...
en les écrivant et les récrivant,
sans compter et sans cesse


LA NUIT BLANCHE





La Nuit blanche c’est comme une poussière qui achève bien les stylos

La Nuit blanche c’est comme un visage en deuil de noir et de blanc

La Nuit blanche c’est le petit veau étoilé qui perce la poche sanglante de sa mère

La Nuit blanche c’est l’énergie qui oscille entre brillance et matité

La Nuit blanche c’est le révolver d’acacia

La Nuit blanche c’est le bonheur du silence tiré à quatre épingles

La Nuit blanche c’est l’œuf cosmique qui sort de la lagune de Tenochtitlán

La Nuit blanche c’est le lin et le lien de tous les travailleurs de la vingt-cinquième heure

La Nuit blanche se promène sur le dos des yacks noirs

La Nuit blanche jette son voile et ses graviers volcaniques

La Nuit blanche c’est le sel et le lait et l’hésitation du stylo sur la page de craie et de cendres

une minute d’un dessin de nuit blanche « affranchi de l’ordre du temps »
dorio 30/08/2020

écouter la nuit blanche

L’ANCIEN JEU DES VERS

Pardonnez-moi de ne plus connaître l’ancien jeu des vers

                          Apollinaire





J’oublie le jeu subtil des vers

Les saisons de l’amour et leurs flammes

Les yeux clos de l’hydre univers

Le paysage fleuri de l’âme





J’oublie les êtres que l’on crée

Simplement avec une plume

Ou sur l’ardoise d’un doigt de craie

Enfant des barres et clairs de lune





J’oublie ma petite science

Lignes réglées sur le papier

Panier d’osier qui se balance

Au gré des fruits du citronnier





J’oublie ainsi ici ailleurs

Dans le jardin décapité

Où tu ne viens plus me tendre

Tes lèvres matinales





Toi que je ne veux oublier

RESSUSCITÉE





Je rêve. J’écris un poème.

Dans le noir. Sur un tableau.

Je ne vois que du noir.

Mais j’écris un poème. À la craie.

Qui me croit ? Pessoa peut-être.

Personne assurément. Je rêve.

J’entends la craie. Cloc cloc cloc.

Un titre. Que j’ai maintenant oublié.

Parce que j’écris. Je ne rêve pas.

J’écris « Ressuscitée ».

C’est un titre inventé. Faux.

Faut bien confondre le masculin

Avec le féminin. Inventer

La grammaire du poème rêvé.

Les yeux grands ouverts.

Noir. L’achever.

Inachevé.

(à suivre)