J’AIME LES MOTS

Les mots il suffit qu’on les aime
Pour écrire un poème

Raymond Queneau


J’aime les mots sauvages
(et les sauvageons)

J’aime les mots fougères
(fou j’erre en eux)

J’aime les mots légers
(les geais buissonniers
à la tête bleue)

J’aime les mots sans têtes
(comme les alouettes)

J’aime les mots mutins
(et badins)

J’aime les mots sereins
(et leurs larmes de lune)

J’aime les mots de hasard
(cous d’oies ou coups de dés)

J’aime les mots secrets
(qui se créent la nuit
En silence)

J’aime les mots
Qui nous inventent

j’aime les mots (par une voix inconnue)

LES MOTS NE VOLENT PAS

Les mots ne volent pas 
Même s’ils ont des ailes
Qu’ils déploient parfois la nuit
Comme des colibris

Les mots ne chantent pas
Même s’ils ont des voix
Qui font vibrer les lèvres
Des amoureux fervents

Les mots ne délivrent pas
Des affres de l’agonie

Les mots pourtant aussi
Quand bien même lancés
Du fond d’un naufrage 1
Ouvrent la voie
Si l’on veut bien les accueillir
Sans impatience 
Ni que rage 2

1 Mallarmé 2 La Fontaine

TOUT EST MU PAR LES MOTS

Et la mer et Homère tout est mu par l’amour
Qui écouter ? Homère a fait silence
Et la mer noire harponne, mugissante,
Et vient à mon chevet avec un fracas sourd.

Ossip Mandelstam
(1891-1937)

Tout est mu par les mots
Paysage, mer, cœur, voix, silence, feu,
Et leur fracas sourd 
Leur rumeur qui vient jusqu’à mon lit
Taillé comme une barque.

Paysage d’un conte
ou un comte perd la vie
au col de Roncevaux

Mer je me souviens d’y avoir plongé
(j’avais vingt ans)
à Sounion
le saint cap d’Athènes

Cœur naviguant à l’estime
à travers les phrases 
qui me sont autant d’amers

Voix d’Homère traduite par ce poète suisse
Qui résida sur Terre à Grignan 1
Conte-moi, Muse, l’aventure de l’Inventif

Silence « terrible, singulier »
Comme des somnambules
Ce noir illimité 2

Feu enfin où Phœnix renaît
Du désert et des cendres

Comme cette page écrite
Sous les rayons d’une lampe de chevet



1 Philippe Jaccottet l’Odyssée 2 Baudelaire Les aveugles


MOTS PRÉSENTS EN CE BOUQUET





Je dis : une fleur ! et hors de l’oubli où ma voix relègue aucune couleur, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets.

Mallarmé

Mot c’est presque mort
Air c’est un peu art
Un fourbis to be or not to be

Mort c’est presque mare
Art c’est un peu Pars !
C’est Dora Maar
La femme qui pleure
Pour ce cochon de Picasso

Moraine c’est presque ma reine
Mohair c’est un peu Hair
La scène où sur une bande-son rock and roll 
Faites l’amour pas la guerre

La guerre c’est une connerie
Rappelle-toi Barbara
Tout le barda tout le fourbis

To be or not to be