AU FIL DE L’ÉCRITURE

Au fil de l’écriture celle qui tient à bonne distance nos paroles en l’air Au fil d’un texte qu’il faut longtemps pour apprivoiser pendant que l’on regarde en attente des premiers mots venus des dieux sa page vierge avant de la voir telle une feuille commencer à bouger Au fil de la nuit en soi que l’on transforme en page d’écriture appuyé sur ses livres curieusement dédicacés : À Jean Jacques Dorio, ce poème de nature, sans oublier les hommes, leur furie et leur « sac de peau ? » 1 Au fil de la plume en absence de toute pression de toute lettre à envoyer d’urgence poste restante au paradis de nos disparu.e.s Au fil des mots qui cependant parfois comme par miracle parviennent à peupler la page d’un livre imprimé pour une centaine de lecteurs qu’on aimerait voir face à face et remercier un à un une à une Au fil de la saveur d’un réel inédit inutile et savoureux partagé avec les poètes couchés sur les livres scolaires et nos ami.e.s d’aujourd’hui désormais presque clandestins dans la nuit noire d’une société qui ignore leurs écrits Au fil des guillemets et des Guillemettes de nos amours d’antan et de nos futurs fragiles portés par nos petits enfants Au fil de cette écriture désordonnée ombre portée au verso d’une page qui fut en 1975 la couverture de notre premier livre de poèmes 2 publié chez l’éditeur parisien P.J. Oswald

1 Antoine Emaz 9 juin 2017 dédicace sur un exemplaire de Poème au calme (illustré par Titus Carmel)nb l’expression platonicienne « sac de peau » avec l’ébauche d’un curieux point d’interrogation  lui avait été suggéré par moi-même , car Emaz au lieu de se précipiter pour sa dédicace prit le temps, tout en roulant sa cibiche, d’échanger quelques paroles avec son dédicataire.

2 ITINÉRAIRES Jean Jacques Dorio graphismes de Claude Brugeilles

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À L’ENVERS DE LA NUIT

À l’envers de la nuit je tisse les chants d’un cygne qui si j’en crois Wikipédia drense ou drensite, siffle, trompète…(« de la renommée vous êtes bien mal embouchée »1 À l’envers de la nuit À l’endroit de mes vers qui passent courants d’air sur l’ennui qui nous nuit sur ce cygne à la mort dont aucun signe mord Cygne plus blanc que le linceul 2 dans lequel chaque nuit je me couche Cygne d’autrefois Fantôme qu’à ce lieu son pur éclat assigne (c’est du pur Mallarmé) À l’envers de la nuit À l’endroit des poèmes qui nourrissent Eros l’Amour et Thanatos la Mort frère jumeau d’Hypnos Mon chant indifférent au pathos clapotis tressaillements des Poètes maudits que Verlaine (qui les magnifia) métamorphosa en poètes absolus par l’imagination, absolus dans l’expression, absolus comme les Rey-Netos des meilleurs siècles (je laisse au lecteur l’énigme des Rey-Netos) À l’envers de ces œuvres en effet absolument modernes Le Corbière railleur Il se tua d’ardeur et mourut de paresse Son seul regret fut de n’être pas sa maîtresse Le Rimbaud voyelleur A blanc E noir I rise O range U rsule (c’est un faussaire qui recopie) Le Mallarmé (encore lui) façonneur de tombeaux Tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change et la Marcelline Les femmes je le sais ne doivent pas écrire J’écris pourtant J’écris en achevant bien les chevaux de l’Apocalypse qui ravagent aujourd’hui l’Ukraine J’écris ce chant perdu pour les lecteurs éveillés qui avant de s’éclipser dans la blancheur sombre 3 d’un mythe jettent leurs derniers cris  1 Brassens 2 « linçol en occitan désigne en effet un drap 3 Hugo (bien sûr)

28 juin 2022

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NUIT SUR NUIT

Une nuit d’une écriture simplifiée 
Sur une page blanche

La nuit
Toujours la nuit
Ne la laissez pas tomber
Dans un sommeil profond

La nuit
Siempre la noche
Nuit de noces des belles et des bêtes
Des cloches sonnant le glas
Des illusions perdues
(paisibles, bucoliques)

Nuit
Appuyée sur l’oreiller
Dans ce linceul du Temps
Enfant sous le grenier
Où s’inventaient les fables
Des nuits transfigurées

La nuit
Toujours la nuit
Ne la laissez pas vous priver
Du souffle de vos rêves
Où le passé perdu
Revit dans un poème


26 mars 2022







RAISONS D’ACCOMPAGNER CETTE PREMIÈRE NUIT DE PRINTEMPS

28 RAISONS DE PLONGER corps et âme dans la vieille écriture automatique le choc de la plume qui va au hasard Balthasar au lapsus consenti à l’image gratuite 
29 RAISONS D’ÉCRIRE SOUS LA DOUCHE des vers immortels qui nous touchent Sur le savon l’océan le tamarin la pleine lune de cette première nuit de printemps et les méduses
30 RAISONS D’ÊTRE À LA HAUTEUR pour humer l’air de Verbier ou l’algorithme d’un auteur absent de tout bouquet
31 RAISONS DE PROMENER sa petite Alice sur la Skyline de Manhattan avec les gratte-ciel en arrière-plan et le Williamsburg Bridge sous lequel Sonny Rollins soufflait toute la journée en 1960 comme un âne amoureux des bruits newyorkais 

APRÈS UN PREMIER SOMME

Ceux qui nous visitent pendant la nuit
Ont des spores plein les mains

Luce Guilbaud
Décharge 193

Après un premier somme
Bien des êtres me visitent
Au milieu de la nuit

Des êtres qui chuchotent
Don Quichotte ou Panza

Ou des hêtres communs
(fagus sylvatica)
Dont je mâche les faines
Tel un cerf, un sanglier
Ou un petit lérot

Des êtres maintenant
Qui généreusement
Après m’avoir boulotté
Rendent mon existence
Plus légère
Évaporée


On ne peut bien décrire la vie des hommes, si on ne la fait baigner dans le sommeil où elle plonge et qui, nuit après nuit, la contourne comme une presqu’île est cernée par la mer.

Marcel Proust
encres 40×50 cm Dorio 16/03/2022