QUELQU’UN QUI PARLE DANS LA NUIT



Quelqu’un qui parle dans la nuit
En lisant des poèmes
qu'il se donne l'illusion d'écrire
que personne par conséquent n'a jamais lus

Des poèmes à qui il voudrait faire un sort
Et qu'il donne en pâture sur sa page
aux mots fourmis aux nuages à l’oubli

On ne saura jamais se dit-il qui les écrivit
Divisé mécontent sans espoir
Ou bien Uni dans la joie en chantant

Quelqu’un (croiront ses lecteurs peut-être)
Qui voulait renouveler le monde
De sa belle Utopie

Multipliant les mots de passe :
Amont aval remous regrets
Remords râle gazouillis

Quelqu’un qui passe et disparaît
Quand tous les morts sont partis
Au grand bal des poésies

UNE MESURE POUR RIEN

UNE MESURE POUR RIEN

Une mesure pour rien, c’est le charme de ces phrases musicales en apesanteur, sans pulsations, qui me mettent en état d’oublier tout ce qui touche aux maux de la tribu.

Après ce passage musical et matinal obligé, que j’écoute en buvant le premier café, je peux à mon tour m’essayer à faire chanter la plume sur mes papiers préparés par de longues digressions sur des carnets de notes et de citations.

« Et quand personne ne me lirait », rien ne m’empêche de mêler dans mes poèmes des observations de mille petits détails venus du terrain ou des encyclopédies.

Les mesures pour rien, la rougeur soudaine sur un visage rose, un chat isabelle caché dans les roches de la passe maritime, une phrase belle comme une impro sur l’Art de la Fugue.

REVENUE DE L’ENFER

Revenue de l’enfer
Je découvre les poèmes
de cette résistante arrêtée
que ses bourreaux envoyèrent
à Auschwitz puis à Ravensbruk
Écrits en 1945
Elle les conserva avec elle
les soumit à l’épreuve du temps
et n’accepta de les publier
que vingt ans plus tard
Comment donc a-t-elle tenue
Elle qui vit tant de sœurs camarades
mourir
Tant de beauté tant de jeunesse
Toutes un courage des temps romains
Revenue d’entre les morts
Elle croyait que ça lui donnait le droit
de parler aux autres
Mais elle disait aussi
que là-bas elle avait appris
qu’on ne peut pas parler
à ceux et celles qui ne dormiraient plus
s’ils si elles croyaient à ces histoires
de Revenants…

Ce poète qui nous avait promis des roses
Il y aurait des roses sur notre chemin
Quand nous reviendrions
avait-il dit
Des roses
Le chemin était âpre et sec
quand nous sommes revenues
Le poète aurait menti ?
Non
Les poètes voient au-delà des choses
et celui-ci avait double vue
Si des roses Il n'y a pas eu
C'est que nous ne sommes pas revenues
Et de plus
Pourquoi des roses ?
Nous n'avions pas tant d'exigence
C'est de l'amour qu'il nous aurait fallu
Si nous étions revenues

Charlotte Delbo

Poème écrit en 1971

3 POÈMES POUR ET AVEC LA PRÉSENCE DE JEAN-MARIE CORBUSIER



J’ai lu une fois À RAS le dernier opus de Jean-Marie Corbusier sans prendre la moindre note.
Toutes ces pages, une à une, et aussi la lecture des pages en vis-à-vis, qui procurent quelques « chocs verbaux » salutaires.
Puis, relisant, « à sauts et à gambades », j’ai effacé le côté qui m'a paru désespérant de certains passages (Chanter/dans le vide des présences/faire semblant),
pour m’attacher au côté « allant », stimulant (Le mot frappé d’innocence/ défait à l’usage/ je l’aurai traversé).
Et puis soudain, surtout, la disposition et le rythme de chaque page m’a inspiré.
Je me suis souvenu alors du meilleur Éluard 1 et me suis lancé à mon tour dans une écriture, page à page,
« où la mémoire ardente se consume, pour recréer un délire sans passé » 1

1 Le poète est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré. Les poètes ont toujours de grandes marges blanches,
de grandes marges de silence où la mémoire ardente se consume pour recréer un délire sans passé.
Paul Éluard


Poème
plus que lui-même
en son attente

nul ne témoigne
à se l'approprier
sans cause sans fin

ces quelques mots
laissés pour compte

à marquer l'air
à le manquer aussi

Jean-Marie Corbusier



1

JE ME SUIS PERDU
cette nuit
corps et âme

Aussi j’ai besoin
de l’écrire

de faire
cette expérience
de pensée

Sur la page
d’une tabula rasa

À ras
Pour repartir
d’un bon pied

À RAS
Jean-Marie Corbusier
Edition Le Taillis Pré
(vient de paraître)

2

Ce que j’écris me précède
Jean-Marie Corbusier
À Ras

CE QUE J’ÉCRIS
me renouvelle

m’éparpille
m’étincelle

Mais la page
veille

Son rythme
Sa présence

Sa passe
Son transfert

Et l’appel
des marges

3

Sans me retourner
Jean-Marie Corbusier
À Ras

SANS ME RETOURNER
le passé aboli

les pas d’Orphée
mais sans les cris
d’Eurydice

Ma lyre est
ma guitare sèche

d’où sortent
des chansons

enregistrées
au Petit Mas

Mes pages
de partitions
multiplient
les accords renversés

et battent toujours
la chamade


OÙ RESPIRER?
Mais dans le poème

Aérien
Libéré
Des tracas
Et des peines

La main
Sur le papier

La page écrite
Pour durer

Ou disparaître

JJ Dorio