LES LUMIÈRES DÉCLINENT ET LE CONCERT EST FINI

RIDEAU

Je n’ai jamais eu enfant de petit train mécanique

Je n’ai jamais récité le monologue d’Hamlet à Ophélie

Je n’ai jamais fait le beau invitant une princesse hippie

À entrer dans ma Mini Morris

Je ne me suis pas jeté dans la Seine 

après la Grande Désillusion de Mai 68

Mais je l’écris 

Pendant que le rideau de scène

Tombe lentement

« Les lumières déclinent Et le concert est fini »*

*Traduction d’Antonio Tabbucchi :

Le lucci si abbassano E il concerto è finito

https://www.leseditionsdunet.com/livre/un-dictionnaire-part-moi

GESTES BARRIÈRE





Gestes barrière Arrière Corona !

Geste du desdichado : se pendre au réverbère.

Geste chimère : ôter ses sandales d’or

et plonger dans l’Etna.

Geste Molière : se parer de son habit de scène

pour sa dernière représentation.

Geste Voltaire : sauver la mémoire de Calas.

Geste en l’air d’un calligraphe

qui mime le vol des oies sauvages.

Geste incongru : aux chiens j’apprends

la Rhétorique.*

Geste tout court : il court il court

le gibier du texte,

que nul chasseur n’attrape,

lançant en vain ses rets

de Sémantique.





*Mathurin Régnier (1573-1613)





25/01/2021

J’AI ALLUMÉ D’AUTRES CHANDELLES

HYPNOGRAPHIES au pinceau
ça danse et ça converse
03/06/2020



J’AI ALLUMÉ D’AUTRES CHANDELLES





« Il faut tenir son pinceau légèrement et spontanément

La main et l’esprit restant vides

L’écriture doit être rapide fulgurante

C’est le va-et-vient du souffle

Ce sont les battements du cœur





J’ai allumé d’autres chandelles

Sur la scène de ma page blanche

Mon stylo-pinceau

à l’encre de Chine

A repris la main





Tout de suite

Ça redevient chinois

Les caractères dansent

et conversent

avec les maîtres calligraphes

Ouyang Zun

Zhang Xu

Wu Khuan





Malades imaginaires

Qui n’arrêtaient pas

Saisis par la manière

De tracer sur leurs feuilles

Ou dans l’air

la substance de leurs poèmes

CAUCHEMARS PRÉFÉRÉS

manuscrit
premier jet
21/04/2020

« LE JARDIN RESTE OUVERT POUR CEUX QUI L’ONT AIMÉ »





Dans ses cauchemars préférés, un oxymore borgésien, il perd le contrôle de sa voiture, tête à queue, longue dérive près d’un précipice ou en surplomb d’une voie ferrée, tout ce qui dérobe dans sa conduite automobile.

Ou bien, il perd le contrôle d’une de ses classes au collège, soit qu’il ne sait plus bien le cours qu’il devait donner et dans quelle classe, soit qu’un élève le défiant, le chahut s’installe, comme on le voit à la chambre de nos députés, soit, plus rare mais tout aussi cauchemardesque, qu’il parle d’abondance mais ne comprend pas ce qu’il dit.

Ou bien, cauchemar préféré récurrent, il a perdu ses clés et ne peut entrer dans sa maison, il a égaré son petit sac dans un magasin, une librairie ou en l’oubliant sur la plage où il a l’habitude de faire de longues balades, mais aussi de s’asseoir longuement à l’abri d’un rocher en rêvant, il n’a plus sur lui ses papiers d’identité, ses cartes de paiement, bref tout le tremblement.

Des pertes, des pertes, des pertes.

Ou bien il s’agit de parcours erratiques, dans une ville qu’il ne reconnaît pas, assis sur le banc d’une place envahie par des chars ou bousculé au milieu d’un carnaval, qui au lieu de faire tourner joyeusement les têtes, les fait tomber dans la sciure.

Cette nuit cependant, ce fut tout autre chose. C’est ce qui d’ailleurs a provoqué ce texte improvisé qu’il a voulu bien confier au narrateur le plus fidèle de ses pensées, le dictaphone. Il avait gagné racontait-il, un concours littéraire, plus précisément de poésie, mais « par quelque méprise », puisqu’il n’y avait pas participé. Il avait, entre parenthèse, horreur de la chose. Mais bon, tant bien que mal, on l’avait hissé sur la scène où devant un micro balladeur (sic), il devait dire au mieux son poème (déclamer non, on n’était plus tout de même à l’époque où Apollinaire gravait dans la cire sous le po-ont mirabo-o cou-oule la saine). Mais sur scène, justement, ce fut soudain la pénombre, et bientôt l’obscure clarté. La petite feuille sur laquelle il avait recopié à la main, pour faire plus vrai, son essai, perdait ses traces et redevenait cette page blanche maudite des créateurs en panne d’inspiration.

C’est alors que le cauchemar préféré se transformait en rêve éveillé. Une main lumineuse écrivait pour lui, mot à mot, ligne à ligne, cette phrase magique qu’il dit, d’abord dans un murmure, balbuciendo, puis répéta de plus en plus vite, de plus en plus distinctement, avec forces variations, et qui mourut à la fin dans un chuchotement : le jardin reste ouvert pour ceux qui l’ont aimé…





la phrase est le dernier vers de Vainement un poème de Jacques Prévert.