L’ART DE MOURIR





La mort n’y mord

Clément Marot





Tout ce mélange

des funérailles anciennes

et des convois mortuaires

interdits





Avril

les fils se rompent

à l’hôpital des peines

L’art de mourir des littératures

s’est mué en mort artificielle





Les morts ne sont plus là

pour dire leur parole dernière…





Même parlant sans rien dire

ou râlant encore un peu

dans le style pathétique

et futile

de leur souffle dernier


	

TU LIS DES POÈMES

Un poète utilise une langue qui est à tout le monde… Mais cette langue, un poète ne l’emploie pas à des fins de communication utilitaire, ou en essayant d’être compris tout de suite par tout le monde. C’est pour cela que le lecteur ou l’auditeur de poésie a souvent besoin d’une certaine préparation, dont on commence heureusement à sentir la nécessité.

L’expression poétique est toujours en évolution, ce qu’il faut, bien sûr, comprendre et admettre; en outre, elle parle de ce dont on se tait souvent dans la société, le pas vendable : angoisse, mort, bonheur de riens ou (et) bonheurs extrêmes, élans.

Ce qui constitue le fond dérangeant de la vie, quoi !

Marie-Claire Bancquart

(1932-2019)





 
tu lis des poèmes
ronds bien faits
sympathiques finalement
mais qui s’effondrent
au second regard
 
tu lis des poèmes
à mesure que tu les
récris à ta manière
 
 
tu lis des poèmes
au revoir et merci
 
tu lis des poèmes
trous noirs galaxies
du sang d’encre
dans du lait de brebis
 
tu lis des poèmes
qui n’en finissent pas
de commencer
c’est leur marque
de fabrique
 
tu lis des poèmes
qui t’agacent
qui te gavent
et te cavent les yeux
 
tu lis des poèmes
tu ne sais plus
si c’est bien toi
qui les écrivit
 
tu lis des poèmes
inattendus
de ceux qui ont attendu
leur dernier souffle
pour être lus
 
tu lis des poèmes
en perdant leur fil
ce sont les pièces
que tu préfères
 
tu lis des poèmes
de boue en boucle
journaux de papier
de feu et de cendres
 
tu lis des poèmes
une fois dernière
dans la sciure de bois
d’un cirque enfantin
 
tu lis des poèmes
d’insectes de gratte-ciels
de craie sur un ciel noir
de bananiers dans la neige*
 
*une fantaisie du peintre Wang Wei
 
tu lis des poèmes
couleurs d'invisible
où les yeux des vivants
respirent





 
 
 
 
 
 

LA POÉSIE DU CALAME ET DE LA CHANDELLE

 

Il est nécessaire que les termes que l’image joint
s’appellent par un côté et par un autre se repoussent.
Aussi j’aperçois une grave erreur
dans la maxime de la poésie moderne
suivant laquelle une image est d’autant plus puissante
qu’elle jaillit entre les termes plus éloignés.
L’éloignement ne suffit pas : il faut encore la justesse.
                          Roger Caillois
 
 
La poésie du calame et de la chandelle
Des récitals et du for intérieur
Des primitifs des précieux
Des aborigènes des décadents
 
La poésie du souffle de la souffrance
Des frustrés des résurgents
Des poéticiens des saltimbanques
Des docteurs de la mort
Des guérisseurs de la vie
 
La poésie ouverte fermée
Réelle imaginaire
Métisse tissée d’écritures inouïes
Diastole systole
Hors système hors concours
 
La poésie esprit évasion
Arbre des allégories
Chauffe-biberon pierre mise de chant
Neige en pleurs beauté d’antan
 
La poésie dynamitée
Dualité à hue à dia papillon diapré
Monstre diégétique
Temple tenu par les troncs d’arbre
Colonnes palmiers