DISPARITIONS

L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros
Les italiques sont des citations puisées dans l’œuvre du "disparu ».

Le reste est de l’auteur du blog « poésie mode d’emploi ».

DISPARITION

 V

 T.T

. 29

FRÊLE BONHEUR

 Un sentier bien étroit conduit au bonheur, qui sépare des abîmes vertigineux ; et on ne peut jamais avoir la certitude de s’y être engagé pour de bon. Que faire alors ? S’enfermer dans une solitude fière, comme le préconisent les stoïciens, pour s’épargner des déceptions futures ? Se détacher des biens terrestres, comme le recommande Saint Augustin, pour n’aimer infiniment que le seul être infini, Dieu ? Ou bien accepter sa condition, comme nous y incite Jean Jacques, sans espoir de vie éternelle ni d’âme immortelle, sans la consolation d’une survie par la communauté, par la descendance ou par les œuvres, ces substituts de l’immortalité ? La vie commune ne garantit jamais, et dans le meilleur des cas, qu’un frêle bonheur.

30

 Quel bonheur que d’écrire ainsi des kilomètres des milliers de pas d’une écriture qui ne cède jamais à la facilité même si pour le profane elle apparaît gratuite légère semblant savoir d’où elle vient où elle va alors qu’en réalité elle ne cède en rien à la facticité elle se trouve sans cesse devant ces chemins qui bifurquent des messages qui se contredisent des énigmes qu’il faut garder en suspens merci de bien vouloir patienter pour la suite…

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Le jour de sa disparition, le 7 février 2017,  on pouvait lire sur  le journal du soir :

LE PENSEUR FRANÇAIS D’ORIGINE BULGARE TZVETAN TODOROV théoricien de  la littérature et historien des idées, auteur de nombreux ouvrages traitant de littérature, d’histoire ou de politique, est mort mardi 7 février à l’âge de 77 ans, a annoncé sa famille.

 « Il venait de finir son dernier livre, Le Triomphe de l’artiste, qui doit paraître au mois de mars », a ajouté sa fille.

 LUCIEN MALSON, conteur du jazz, est mort

Le philosophe, ancien chroniqueur au « Monde » et à Radio France, s’est éteint à l’âge de 90 ans.

 ROGER WALKOWIAK, le plus ancien des vainqueurs du Tour de France, est mort L’Auvergnat d’origine polonaise avait remporté l’édition 1956 du Tour de France. Il est mort à l’âge de 89 ans.

32

« Ma sagesse est aussi dédaignée que le chaos. Qu’est mon néant auprès de la stupeur qui vous attend ». Rimbaud Vies 1 Les Illuminations Rimbaud a découvert le langage dans son (dis)fonctionnement autonome, libéré de ses obligations expressive et représentative, où l’initiative est réellement cédée aux mots ; il a trouvé, c’est-à-dire inventé, une langue et l’a léguée comme modèle à la poésie du XX° siècle. C’est ainsi que je comprends les phrases de Rimbaud qui m’ont servi d’épigraphe : dans ce qui est sa sagesse, nous ne voyons que du chaos. Mais le poète se console d’avance : ce que nous appellerons son néant n’est quand même rien comparé à la perplexité dans laquelle il nous aura plongé, nous lecteurs.

33

 NOS VIES

Il n’y eut pas de choc. De la douceur d’après-la plus cruelle des guerres.

Il n’y eut pas d’ersatz. Mais un bon lait de vache qui nous fit diarrhéique. Le charbon pour remède.

Il y eut un village. Une perspective théâtrale absolue, pour les enfants caracolant, les contes des mille et un jours vécus au quotidien.

Il y eut le bilinguisme. L’occitan « pas toi », le français de l’os scolaire.

 Il y eut des écoles. Des primaires à poèmes appris par cœur. Des secondaires où on ne lisait plus que des yeux. Des troisièmes apoétiques.

34

J’écris ce livre (La conquête de l’Amérique La question de l’autre) pour faire en sorte que l’on n’oublie pas ce récit. Je crois en la nécessité de « chercher la vérité » et à l’obligation de la faire connaître. Ce que je souhaite n’est pas que les femmes mayas (inversant ce qu’elles eurent à subir) fassent dévorer par des chiens les Européens qu’elles rencontrent (supposition absurde, naturellement). Mais qu’on se souvienne de ce qui risque de se produire si l’on ne réussit pas à découvrir l’autre. Car l’autre est à découvrir. La chose est digne d’étonnement, car l’homme n’est jamais seul, et ne serait pas ce qu’il est sans sa dimension sociale. Et pourtant c’est bien ainsi : pour l’enfant qui vient de naître, son monde est le monde, et la croissance est un apprentissage de l’extériorité et de la socialité ; on pourrait dire un peu cavalièrement que la vie humaine est enfermée entre ces deux extrêmes, celui où le je envahit le monde, et celui où le monde finit par absorber le je, sous forme de cadavre ou de cendres.

35

Poésie tourmentée repose aussi…long temps après à la relecture les braises sont devenues cendres C’est un peu –comment dire ?- comme si l’on recevait une réponse des lettres que nous adressâmes à nos morts À force d’insister l’une d’entre elles -oui il s’agit d’une morte- nous a adressé un courrier que nous lisons mot à mot sur nos lèvres Ce sont trois minutes d’étrangeté qui semblent durer une éternité Mais voilà à la fin des murmures et des balbutiements il ne reste rien seulement ce lit de braises devenues cendres

L’ART ET LES ARTISTES courriel 15

Les courriels sont, naturellement, imaginaires. Leurs auteurs sont seconds par rapport aux messages et à leur ping-pong verbal.

Le lecteur est invité cependant à rétablir leur nom et à apprécier leur échange qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique  » bibliothèque de Babel. »

15

Brancusi disait « L’art est une escroquerie ». Je dirais même : l’art est un mirage. Moi je crois en l’artiste, en l’homme. Nous n’avons pas le choix., il faut laisser chacun se manifester comme individu, se différencier autant que possible des autres. Et chacun pour soi comme dans un naufrage.

M.D. à E.

Pour les artistes de profession chacun à sa philantie (amour de soi) particulière et cèderait plutôt son champ paternel que son talent. C’est surtout le cas du comédien, du chanteur, de l’orateur et du poète. Moins il a de valeur plus il a de prétention et d’impertinence., plus il se rengorge et il plastronne. Et tous trouvent à placer leur marchandise car c’est toujours ce qu’il y a de plus inepte qui rencontre le plus d’admirateurs.

E. à M.D.

M.D. nu descendant l’escalier

E. l’Humaniste par excellence fit un éloge de la Folie

AVEC JE

Avec je je me débrouille

comme je peux

Je amoureux et je jaloux

Je le berger et je le loup

Je sous le charme

Des jeunes filles en fleurs

Je rendant les armes

Du vieil homme et de la mer

Je d’écriture

Quand je

Est un autre

Je enfantin

Je enfantant

Ces vers

Sous le manteau

Je en vadrouille

À New York

Ou à Bilbao

Au MoMA

Où au Guggenheim

Je finissant

Dans ce jeu

Dont on fait

Les rêves singuliers

.

Poésie mode d’emploi

08/01/2006

07/03/2026

Non stop

JE

Je me suis souvent promis de ne plus dire Je. Ce serait une bonne discipline. Mais j’y retombe toujours. Du moins puis-je assurer que ce n’ est par aucun égotisme, seulement par commodité.

.

Je vieillis, j’écris encore, mais j’ai fait de grands progrès en indifférence et en sagesse. Quelle impatience autrefois et quelle passion ! J’espérais changer le monde.

.

Le bonheur ne s’apprend pas dans les livres qui tout compliquent. Je les ai sans doute trop pratiqués. Je les aime toujours, et ce sont eux qui me tirent encore le mieux d’ennui, mais j’en sans doute dit trop de bien par une foi en eux excessive et d’autant plus vive qu’ils m’avaient longtemps été interdits.

.

Je rêve sur des poèmes de Valéry. Je viens de relire la Jeune Parque. C’est le poème le plus volontaire qui soit et plein de confidences. Valéry s’étonnait que les lecteurs trouvent son poème obscur et difficile. La Jeune Parque leur répond pour lui dans cette fable admirable où, à la manière de La Fontaine, il lui fait dire :

« Certes d’un grand désir je fus l’œuvre anxieuse,

Mais je ne suis en moi pas plus mystérieuse

Que le plus simple d’entre vous…

Mortels, vous êtes chair, souvenance, présage,

Vous fûtes, vous serez ; vous portez tel visage:

Vous êtes tout, vous n’êtes rien

Supports du monde et roseaux que l’air brise,

Vous vivez… Quelle surprise !

Un mystère est tout votre bien.

.

L’immense péché que Paul Valéry dénonçait « le besoin d’être unique », était pourtant aussi le sien. Il était dans une étrange contradiction, jugeait « infâme le parti d’être soi », mais avait horreur de se sentir semblable, au reste revenant toujours à lui-même.

.

Citations extraites d’un livre imprimé le 20 octobre 1977. Son auteur (25 mars 1890-22 septembre 1978) vivait par conséquent ses vieux et derniers jours, en continuant à donner dans ses écrits tout ce qu’il y avait en lui de pensées et de sentiments porteurs de vie et de lumière.

« C’est le devoir d’un écrivain et particulièrement aujourd’hui, dans ce monde où sévissent des modes et les propagandes, et où tant d’hommes ne pensent, si c’est penser, que par influence et une sorte de contagion en troupeaux.

DISPARITIONS

L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros
Les italiques sont des citations puisées dans l’œuvre du "disparu ».

Le reste est de l’auteur du blog « poésie mode d’emploi ».

DISPARITION

 V

 T.T

. 29

FRÊLE BONHEUR

 Un sentier bien étroit conduit au bonheur, qui sépare des abîmes vertigineux ; et on ne peut jamais avoir la certitude de s’y être engagé pour de bon. Que faire alors ? S’enfermer dans une solitude fière, comme le préconisent les stoïciens, pour s’épargner des déceptions futures ? Se détacher des biens terrestres, comme le recommande Saint Augustin, pour n’aimer infiniment que le seul être infini, Dieu ? Ou bien accepter sa condition, comme nous y incite Jean Jacques, sans espoir de vie éternelle ni d’âme immortelle, sans la consolation d’une survie par la communauté, par la descendance ou par les œuvres, ces substituts de l’immortalité ? La vie commune ne garantit jamais, et dans le meilleur des cas, qu’un frêle bonheur.

30

 Quel bonheur que d’écrire ainsi des kilomètres des milliers de pas d’une écriture qui ne cède jamais à la facilité même si pour le profane elle apparaît gratuite légère semblant savoir d’où elle vient où elle va alors qu’en réalité elle ne cède en rien à la facticité elle se trouve sans cesse devant ces chemins qui bifurquent des messages qui se contredisent des énigmes qu’il faut garder en suspens merci de bien vouloir patienter pour la suite…

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Le jour de sa disparition, le 7 février 2017,  on pouvait lire sur  le journal du soir :

LE PENSEUR FRANÇAIS D’ORIGINE BULGARE TZVETAN TODOROV théoricien de  la littérature et historien des idées, auteur de nombreux ouvrages traitant de littérature, d’histoire ou de politique, est mort mardi 7 février à l’âge de 77 ans, a annoncé sa famille.

 « Il venait de finir son dernier livre, Le Triomphe de l’artiste, qui doit paraître au mois de mars », a ajouté sa fille.

 LUCIEN MALSON, conteur du jazz, est mort

Le philosophe, ancien chroniqueur au « Monde » et à Radio France, s’est éteint à l’âge de 90 ans.

 ROGER WALKOWIAK, le plus ancien des vainqueurs du Tour de France, est mort L’Auvergnat d’origine polonaise avait remporté l’édition 1956 du Tour de France. Il est mort à l’âge de 89 ans.

32

« Ma sagesse est aussi dédaignée que le chaos. Qu’est mon néant auprès de la stupeur qui vous attend ». Rimbaud Vies 1 Les Illuminations Rimbaud a découvert le langage dans son (dis)fonctionnement autonome, libéré de ses obligations expressive et représentative, où l’initiative est réellement cédée aux mots ; il a trouvé, c’est-à-dire inventé, une langue et l’a léguée comme modèle à la poésie du XX° siècle. C’est ainsi que je comprends les phrases de Rimbaud qui m’ont servi d’épigraphe : dans ce qui est sa sagesse, nous ne voyons que du chaos. Mais le poète se console d’avance : ce que nous appellerons son néant n’est quand même rien comparé à la perplexité dans laquelle il nous aura plongé, nous lecteurs.

33

 NOS VIES

Il n’y eut pas de choc. De la douceur d’après-la plus cruelle des guerres.

Il n’y eut pas d’ersatz. Mais un bon lait de vache qui nous fit diarrhéique. Le charbon pour remède.

Il y eut un village. Une perspective théâtrale absolue, pour les enfants caracolant, les contes des mille et un jours vécus au quotidien.

Il y eut le bilinguisme. L’occitan « pas toi », le français de l’os scolaire.

 Il y eut des écoles. Des primaires à poèmes appris par cœur. Des secondaires où on ne lisait plus que des yeux. Des troisièmes apoétiques.

34

J’écris ce livre (La conquête de l’Amérique La question de l’autre) pour faire en sorte que l’on n’oublie pas ce récit. Je crois en la nécessité de « chercher la vérité » et à l’obligation de la faire connaître. Ce que je souhaite n’est pas que les femmes mayas (inversant ce qu’elles eurent à subir) fassent dévorer par des chiens les Européens qu’elles rencontrent (supposition absurde, naturellement). Mais qu’on se souvienne de ce qui risque de se produire si l’on ne réussit pas à découvrir l’autre. Car l’autre est à découvrir. La chose est digne d’étonnement, car l’homme n’est jamais seul, et ne serait pas ce qu’il est sans sa dimension sociale. Et pourtant c’est bien ainsi : pour l’enfant qui vient de naître, son monde est le monde, et la croissance est un apprentissage de l’extériorité et de la socialité ; on pourrait dire un peu cavalièrement que la vie humaine est enfermée entre ces deux extrêmes, celui où le je envahit le monde, et celui où le monde finit par absorber le je, sous forme de cadavre ou de cendres.