EL CALLAO

EL CALLAO

Sur le port d’El Callao (Lima) les pélicans sans langues nous piquaient le poisson mariné (el cebiche)
Ça faisait rire beaucoup la petite mère des Indes et des survivances
Quatre siècles après l’arrivée des cochons d’Extremadura : les mêmes qui les livraient aux chiens quand elles se refusaient
Les mêmes qui ont leur statue sur les places civilisées de l’Espagne
Qui aiguisaient leurs épées aux pierres du río Urumbamba pour mieux trancher dans le vif de la chair des Autres
Avec la bénédiction du Saint Père des Massacres

Poésie mode d'emploi 06 novembre 2006

TRILLES D’UN PINSON OCTOGÉNAIRE


Automne chère inflexion
Ses sanglots longs mais sans violons
Les mains coupées sur la pelouse
Octobre son souffle premier
Comme l’art des grands imagiers


Peut-être un jour serai-je octo
Génaire, écrit le pinson,
Pour d’octobre faire mes trilles
Octosyllabiques, au bic.
L’ouvrage sera malhabile,
Comme l’enfant qui son premier
Homme dessine. On dirait
Une aubergine, un monstre inquiet.
On dirait un bonhomme de neige
Dans l’ornière d’une forêt.

.
Le vers revient à son village,
Où les vieux habitants masqués,
Assis au soleil, sont glacés.
- Vraiment il ne réchauffe plus !
Vraiment ce sont des crustacés

Avec leurs pattes kafkaïennes
Et leur grinçant stradivarius.

.
Le vers est scène de théâtre,
La bande-son, cris de mouettes,

Jonas l’enfant chante un refrain
Sorti de son joli museau
De loup. Une berceuse, un doux
Frou-frou. L’envoûtement vaudou,

Le baobab de l’alphabet.
.
Pour conjurer les noirs hérauts,
Le vers zigzague dans la foule,
Sème au hasard du carnaval,

Des oursins et des gants de femmes.
.
Le tourbillon se perd ici.
Sur la page des feux follets,
Le Tout-Monde s’est déployé.

UN BISCUIT INACTUEL

TU GRIGNOTES DANS LA NUIT ce biscuit inactuel que l’on appelle encor – semble-t-il ? – un poème Avec la craie qui le traça sur le tableau noir de l’enfance Avec le stylo feutre bleu qui enjambe les ponts et les refrains présents Avec tes doigts de vieux copiste aimant les lettres illuminées qui s’affichent salle des poèmes perdus


Jean Jacques Dorio
pour poésie mode d'emploi
Martigues 5/11/2025

illustration résonances Maria-Dolores Cano

du 26/10 au 5/11 2025

atelier La Forêt Paray le Monial

L’ART DE NOMMER CE QUI SE DÉROBE



pointant chez les poètes et les orateurs la percée de vocables appropriés,
avant que l’usage n’ait effacé le relief de ces pièces neuves de l’échange langagie
r.
Paul Ricœur
Parcours de la reconnaissance


L’art de nommer
de dénommer
de renommer
la pauvreté
d’un bout d’papier
La page blanche
que vont remplir
les noms les verbes
et le désir
de progresser
vers ce mystère :
l’identité

L’art de nommer
ce qui s’dérobe
Effets retard
de mon parcours
labyrinthique
peu reconnu
ou pas du tout
pour ainsi dire


Mais on s’accroche
pour dénommer
l’art du chercheur
qui ne sait rien
qu’il n’ait écrit
et qu’il oublie
un jour sur deux
dans ses lectures
de soi des autres :

Persévérer
L’art d’exister


tétrasyllabes novembre 2019

LES PROMESSES DE L’AUBE


À certains moments, longs ou brefs, répétés ou isolés,
tous les poètes qui le sont vraiment entendent
l’autre voix.

Elle est étrangère et c’est la leur, elle est à tous et à personne.
Octavio Paz

Les promesses de l’aube : le soleil
est un ballon l’ancre est une ficelle
venue d’un trait de plume. Ma sœur femme
100 têtes* s’entête et fait les yeux ronds
aux lettres qui sont le sel de nos vies
Œil attrayant œil arresté** Mon œil
s’oublie et s’enroule autour de la barque


du pêcheur d’étoiles À la croisée
des voies à six voix et viole de gambe.
La mer, l’aile falquée d’une mouette,

les traits de Braque et du pauvre Ni
Colas sautant du toit-terrasse d’Antibes.
D’oc et d’ocres, de violet et de noir,

les notes s’égrènent et s’engrainent, l’espace

accordé au désir d’éternité.
Là-bas l’improbable et l’insaisissable.
Babablabla, petit carré de terre
où l’on sème ses graphes et ses griffes.
Une aile un rire une passerelle
dans l’arche où chaque voix tresse une corde
nouvelle à son arc. Collages, ramages,


En marge : Où est l’oiseau ? Où est la
femme ? Où est la main des roselières ?
Et le cri de l’oiseau-lyre : Plus loin
Toujours plus loin ! Sous le buvard des cendres
douleurs, souffrances, noirceurs -, il y a
le miel du poème. Chant général :

mientras la oscura tierra gira
con vivos y muertos. *** Et bien d’autres
musiques sur l’arc de l’espace-temps.



*Max Ernst
** Saint Gelais
*** Pablo Neruda
« pendant que la terre obscure tourne avec les vivants et les morts »

Ces décasyllabes furent écrites en septembre 2013