UN DICTIONNAIRE À PART SOI





UN DICTIONNAIRE À PART SOI

J’ai un dictionnaire à part moi.

Montaigne

On peut continuer à tout temps l’étude, non pas l’écolage : la sotte chose qu’un vieillard abécédaire.

(le même)





Voilà pourquoi ce dictionnaire à part soi n’obéira pas à l’ordre abécédaire.

Quant au remplacement du « moi » par le « soi », il marque le passage du « moi seul », au « soi-même comme un autre » selon la savoureuse expression développée en dix études par le philosophe Paul Ricœur.

Le même affirmait que le plus court chemin de soi à soi passe par autrui.

Les articles ci-dessous en acceptent la gageure.





IDENTITÉ

La mienne se conjugue en plusieurs versions d’un sujet multiple et divisé en parcelles que rien ne semble relier ; si ce ne sont « ses » écrits semés tout au long d’une vie, chemin faisant, et que vers la fin du parcours, quand plus rien ne semble aller de soi, on rassemble sous cette forme de puzzle énigmatique, mais non privé d’une identité, « aussi bariolée qu’est… l’imaginaire unité qui en serait le socle ». *

*selon le philosophe Clément Rosset





COMMUNION

On me l’a faite faire, je veux parler de la première, j’ignore si la seconde fait référence à l’hostie du dernier soupir. Une première communion sans y croire vraiment, mais c’était la coutume pour tous les enfants du village, sauf peut-être pour la fille de F.V., le « communiste », qui était née un jour avant ou après moi. En tête il me reste une photo prise devant l’église de toute la smala des communiant.e.s, chacun.e avec son aube blanche « pléonasmathique ».

Mes parents, en réalité, étaient détachés de l’église et réservaient leurs dons, non au denier du culte de monsieur le curé, mais aux instituteurs de la laïque qui profitaient ravis des produits du jardin, d’un poulet, d’un lapin, du vin bourru et de nos cochonnailles.

Le premier couplet de la chanson « mon village » évoque tout cela.

ADAM ET ÈVE

Dès le premier couple l’homme était premier. Pour le féminisme c’était mal parti. Mais plus curieux encore, quelques siècles après, la prêtresse du deuxième sexe, était toujours en seconde position, derrière son petit camarade. Sartre Beauvoir, je n’ai jamais lu l’inverse…(pour enrichir ce propos, quelques gloses féminines seraient les bienvenues)

RAINETTE

lire Ponge : une naine amphibie, une Ophélie manchote…

GRENOUILLE

Je les attrapais, adolescent, avec une joie sans pareille. Seul, autour d’une mare près des fermes isolées du « terre fort » de mon Ariège natale. Elles pullulaient à la saison ; j’étais muni d’un roseau avec du crin solide et une ancre, un trident avec un chiffon rouge ou une fleur de « farouch », le sainfoin. Je les attirais ainsi et elles se précipitaient les pauvrettes. Une levée de canne prompte et je les décrochais les mains gluantes. J’en rapportais souvent une musette que mon père s’empressait de convertir en cuisses dépiautées, séparées du tronc que l’on donnait aux chats de la maison. Les cuisses blanches gonflaient dans l’eau, puis passées à la farine, elles étaient plongées dans l’huile de la poêle et finissaient dans l’assiette enrobées d’une indispensable persillée.

CRAPAUD

L’horrible et boursouflé batracien que les mômes cruels du village faisaient fumer…comme un crapaud et que le pauvre Max Jacob, affublé de son étoile jaune…enviait.

« Jadis personne ne me remarquait dans la rue, maintenant les enfants se moquent de mon étoile jaune. Heureux crapaud ! tu n’as pas l’étoile jaune ! »

VIVRE JUSQU’À SA MORT





Quelques amandes de mon jardin

et un premier pastis sur la table

de la terrasse





Je suis insensible aux plaintes

des Français à jets continus





Mais non aux témoignages personnels

empreints de délicatesse

et de mots que l’on essaie de bien choisir

pour les écrire





J’ai connu la détresse d’une proche

en « maison de retraite »

Elle fut centenaire dans le plus grand désarroi

c’était dix ans de trop





J’ai connu la souffrance de mon épouse

et le malheur de la perdre

le cœur plein de projets





Mais nous l’avons soignée

« vivante jusqu’à la mort »

selon la formule qui nous rassembla

jusqu’à son dernier souffle





Ici dans notre maison

près de cette table où je prose

ces quelques vers

témoin discret





écrit ainsi
23/04/2020
midi


LES JOURS ABANDONNENT LEURS PEAUX DE SERPENTS





Sans emphase À ceux qui me lisent avec bienveillance

Michel Butor





J’ai perdu le compte des contes avortés J’ai perdu la llorosa vida – la vie en pleurs – J’ai perdu Amadis et Don Quijote le chevalier à la triste figure  Ce petit temps humain passé à écrire sur ces lignes et pages d’écolier Ce petit temps humain qui fait écho aux chansons de l’enfance et du destin Ce petit temps humain pour rire à deux pour le roi de la nuit et trois éléphants rouges Ce petit temps humain qui se décline à l’instant sous la lampe de nuit et les voix de l’Atlas Ce petit temps humain qui fait et défait une vie que l’on voudrait sans fin Les jours abandonnent leur peau comme des serpents Los días abandonan su piel como las culebras* C’est une chanson qui tourne comme la roue de fortune du tío vivo ce manège qui nous emporte jour après jour Mais les enfants sont là  qui mangent la lune comme si c’était une cerise  Si les fleurs n’étaient que belles sous nos yeux, elles séduiraient encore; mais quelquefois leur parfum entraîne, comme une heureuse condition de l’existence, comme un appel subit, un retour à la vie plus intime.**





*Lorca **Senancour

JE ME SOUVIENS DES MÉMOIRES D’UN AMNÉSIQUE





( une suite au post du 17 avril)





Je me souviens des mémoires d’un amnésique un court-circuit stylistique

Je me souviens de chansons licencieuses mettant en relief l’action de certains moines, curés et autres pervers polymorphes de la gent pas très catholique, dont Brassens fit quelques lestes couplets

Je me souviens de mon petit vélo rouge avec lequel je faisais le tour du village

Je me souviens de quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour

Je me souviens de Marinette à qui Brassens, encore lui, voulut offrir pour ses étrennes un p’tit vélo ma mère

Je me souviens du petit conservatoire de Mireille qui était aussi le prénom de notre voisine provençale et celui de la mouche de la chanson de Dick Annegarn zouzouzouzouzoum

Je me souviens de mon pote le gitan et de mon pote Juan

Je me souviens du comment vas-tu y’au de poêle  du ça va t’y ou ça va t’y pas et du scaferlati

Je me souviens des canuts c’est nous les canuts nous vivons tout nus de Camus Albert et du jeu à la rémoise d’Albert Batteux

Je me souviens que quand les hommes vivront d’amour nous nous serons morts mon frère

Je me souviens du diplodocus du cigare diplomate et du dis quand reviendras-tu

Je me souviens de nous marchant main dans la main dans les rues de La Havane déambulant autour du Parthénon sous les voûtes de la Sixtine autour de l’homme de Giacometti à la fondation Maeght mais pas devant les nymphéas du Moma

Je me souviens que l’on m’a téléphoné hier de Bordeaux de New York de Marseille mais pas de Bayeux

Je me souviens de ma deux chevaux la deuch auto fétiche et les autres bien plus performantes je les relègue au second plan

Je me souviens de ton père n’est pas vitrier ça t’en bouche un coin en voiture Simone mais je n’ai jamais su de quelle Simone il s’agissait

Je me souviens de sur la route le bouquin que Kerouac écrivit sur un rouleau de 36 mètres 50 cm de long de sur la route pa-ram-pam-pam-pam sur laquelle Nana Mouskouri faisait défiler son petit tambour

Je me souviens de elle est sourde comme un pot tu n’as eu pas de pot c’est dans les vieux pots qu’on fait les bonnes soupes de qui paiera les pots cassés et du coureur cycliste Jean Apôtre dit Apo Lazaridès

Je me souviens (suite au prochain numéro)