DISPARITIONS XV Roger Caillois

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.


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ART POÉTIQUE : CONFRONTATIONS

Je n’ai pas augmenté à plaisir l’obscurité de mes vers. Mais, travaillant dans l’obscur, j’ai cherché la clarté. Je n’ai pas déconcerté en vain. Je ne me suis pas complu à parler d’émeutes, de monstres et de prodiges, e toute chose flamboyante et aberrante qui flatte l’oisif et l’égoïste.

Pour un poème qui apparaît sur poésie mode d’emploi, cent demeurent cachés, ébauches, esquisses, obscures clartés.

Sont-ils morts pour autant ? Ou bien ratages à l’œuvre, pièces brûlées, nos soleils noirs ?

Si nous avions réponse, nous cesserions sur le champ, nos cessions d’écriture.

Ainsi tant bien que mal, continuons, nous les obstinés, nous les demandeurs que d’autres prennent le relais d’une poésie, sans mode d’emploi.

Je n’ai pas eu le souci de prouver constamment que j’étais poète. J’ai étudié mon métier avec patience et modestie. Je me suis abstenu des prouesses et des subterfuges. Je n’ai pas forcé les images. Je n’ai jamais essayé de faire croire que j’étais mage ou prophète.

Glissez vous dans le Je du poète Car ce n’est pas lui Et ce n’est pas vous Même si c’est un peu lui Même si c’est un peu vous Jeu du poème Où Je est mirage Rime comme lui Rage comme vous

Je n’ai pas prétendu exprimer l’inexprimable. J’ai seulement tenté de communiquer par mes vers ce qui ne se laisse pas si bien transmettre ni si efficacement dans un autre langage.

Les poèmes ne tombent pas du ciel Les poèmes ne se trouvent pas sous les sabots d’un cheval Les poèmes font mouvement vers l’émotion d’un instant unique Les poèmes font aux penseurs la nique Les poèmes se font par essais successifs qui font crisser la page ou quand c’est raté la déchirent J’ai dicté ce poème à Madame Puérilité qui l’a dédié aux  enfants et aux raffinés

POUR MÉMOIRE 76/80

Et pour oublier

76

Je me souviens que sur le ring des poésies Nougaro me crie : Boxe boxe boxe !

77

Je me souviens de Gary Cooper chantant à Grâce Kelly Si toi aussi tu m’abandonnes

78

Je me souviens de Santiano fameux trois mâts fin comme un oiseau

79

Je me souviens du gazouillement d’une grive que je chassais à l’affût sous une haie d’églantiers

80

Je me souviens d’avoir dessiné le signe chinois Xue qui signifie Étudier

Ceci n’est pas le signe Xue ni une pipe mais une hypnographie

AU MOIS DE MAI DES MOTS

Au bout du conte

Je me rends compte

Des cris et des échos

Du mois de Mai des mots

.

Mois des métamorphoses

Des lilas et des roses

Un tourbillon d’images

Entre sagesse et rage

.

Au mois de mai des mots

Compte tenu des choses

Et de leur résistance

À nommer l’innommable

.

Nous allâmes aux fêtes de Mai

Ah l’âme enivrée d’une joie sans pareille

Nous allâmes aux fêtes de Mai

Jamais nous ne serons les mêmes

Le bonheur qu’est-ce-que c’est ? courriel 85

Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique  » bibliothèque de Babel. »

Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.

JJ Dorio

85

M.Y. à V.

Tout bonheur est un chef d’œuvre : la moindre erreur le fausse, la moindre hésitation l’altère, la moindre lourdeur le dépare, la moindre sottise l’abêtit.

V. à M.Y.

Le bonheur est souvent la seule chose qu’on puisse donner sans l’avoir et c’est en le donnant qu’on l’acquiert.

.

M.Y. (8 juin 1903-17 décembre 1984) Première a faire son entrée à l’Académie, elle écrivait « un pied dans l’érudition et l’autre dans la magie ».

V.(21 novembre 1694-30 mai 1778) Le penseur, écrivain, défenseur des innocents, par excellence des Lumières.

DISPARITIONS XV ROGER CAILLOIS

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

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LES PIERRES LÉGÈRES ME PARLENT LES GROSSES RESTENT MUETTES

 En retournant mes poches je retourne un peu de ma vie

Quelques pierres vertes et jaunes dans un mouchoir de poche : celles de mes ancêtres passées à l’as et celles d’Ambre et de Jade, mes petites-filles qui viennent d’éclore ensemble

En retournant mes poches je meurs et je renais

Grains de pavés, graines de pavot et petits cailloux recueillis un à un sur la plage de sable de Fos sur Mer

En retournant mes poches sept familles en sortent, trois amochées, disparues, pierres mortes et quatre pleines d’énergie et d’espoir

Un mouchoir de batiste avec les initiales brodées par Mère-Grand jeune fille me retourne le cœur

À l’intérieur sept petites pierres sont autant d’âmes vénérées comme dans la mythologie des Huichol amérindiens d’une contrée sauvage du Mexique

-Regarde celle-là jaune et verte c’est ta grand-mère dit la mère

Et la rouge et noire ton grand-père qui chantait les complaintes de l’Éternel Retour…

JJ Dorio