Les nuits d’insomnie j’aime me divertir
Lisant Grand carnet d’adresse de la Littérature à Paris
Écrivant sur mon petit bloc à dessin
à dessein ces quelques lignes
pour le pire et pour le meilleur
Cette nuit il est question de Marie
qui expose pour la première fois ses tableaux
au 46 de la rue Laffitte
en mai 1907
dans la boutique de Clovis Sagot
C’est Marie Laurencin
Jeune mince éthérée
Qui rencontre pour la première fois
ce gros ours délicat nommé Guillaume Apollinaire
Le lendemain il lui envoie ces vers délicieux :
Vous y dansiez petite fille
Y danserez-vous Mère Grand
C’est la maclotte qui sautille
Toutes les cloches sonneront
Quand donc reviendrez-vous Marie
L'auteur du carnet d'adresses est Gilles Schlesser
Le scripteur du texte présent est Jean Jacques Dorio
Il poste sur son blog poésie mode d'emploi un texte par jour depuis le 8 janvier 2006
Soit, si j'en crois les calculs de mon smartphone, 7079 poèmes ce 27 mai 2024.
Category Archives: fragment de vie
PEREC
« Laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. »
Signé Perec, que l’on prononce Pérec le nom du père, juif polonais,
mort en 40, quand Georges dit Jojo, avait 4 ans.
2 ans plus tard sa maman le met dans un train pour lui sauver la peau.
Mais la sienne, celle de Cyrla Perec née Szulewicz, finit à Auschwitz la Maudite.
« Arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse ».
Souriant, volontiers déconneur (un mot d’époque), joueur de Go et d’Oulipo.
Mais avant tout, « touchant ».
Sa page des sports signé W, masquant l’horreur des camps et de « l’Histoire avec sa grande H » :
son expression sublime, fatidique, à lire « littéralement et dans tous les sens ».
Je me souviens d’avoir récrit, Perec me tenant la main, les 480 entrées de Je me souviens,
que lui-même avait emprunté à Joe Brainard, artiste new yorkais, (I remember).
Je me souviens que le jour de sa disparition, le 3 mars 1982,
des petites manines flottaient dans mon jardin comme au début d’Amarcord
et que mes filles encore enfants sautaient pour essayer de les attraper.
***
JE ME SOUVIENS DES COQUELICOTS
dans les blés et non des bleuets
Je me souviens de la Croix du Sud aperçue pour la première fois sur la plateforme arrière d’un camion
qui nous amenait de nuit dans le llano la grande plaine du Venezuela
Je me souviens qu’après ma retraite de l’Éducation Nationale j’ai longtemps rêvé que c’était la rentrée
et que je n’arrivais pas à trouver dans le vaste collège la salle de la classe où m’attendaient mes élèves
Je me souviens du magnétophone que j’ai amené quand j’ai été reçu par les indiens Panarés
grâce à l’ethnologue qui vivait avec eux
j’ai enregistré leurs conversations leurs chants
les bruits de la nature qui les environnait
et aussi parfois je laissais tourner la bande magnétique
diffusant du Debussy au milieu de leur churuata (leur case où vivait le groupe)
Je me souviens à ce propos des premiers travaux ethnographiques de Michel Perrin
auxquels j’ai assisté et qui soit dit en passant ont forgé entre nous une amitié indéfectible
Guidé par Isho (l’oiseau cardinal)
à la fois hôte informateur instigateur des rencontres médiateur en cas de conflit
Michel allait à la rencontre de ses conteurs de mythes
Posait le magnétophone de marque Uher sur la table en bois familiale
Et laissait couler la parole d’un ou d’une indienne jusqu’à la formule indiquant que c’était fini
(même si l’histoire finissait souvent (toujours ?) en queue de poisson)
Je me souviens d’Husé le jeune homme bilingue que nous amenâmes à Caracas
pour déchiffrer les bandes
une giclée de sons que Michel transcrivait en alphabet phonétique
et la traduction en espagnol de notre jeune ami Goajiro
Je me souviens qu’un jour je lui fis lire à haute voix le début de Vents de Saint John Perse
« en situation » alors que soufflait le vent de sable dans ce semi-désert
où poussent les cactus candélabres
C’étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde
De très grands vents en liesse par le monde, qui n’avaient d’aire ni de gite
RACONTANT MA VIE
Racontant ma vie
rats et souris
oublis vestiges
vertiges épiphanies
Racontant mes blancs
les disparitions
et les sentiments
égarés dans un journal
intime de Mai 68
Évoquant les passages
les rencontres
de l’une à l’autre
sous la lune d’une crique
(à Cuba pour être précis)
aux Puces de Sainte Ouen
chinant de concert
un exemplaire d’origine
des Fleurs du mal
Cherchant refuge
dans ces souvenirs
sans fin sans commencement
sans direction particulière
qui vont selon…
COMME FLAMME SE PERD DANS LA LUMIÈRE
Encore une page que je vais jeter
comme des centaines d’autres
Celle-là je l’écrivis sur l’altiplano
la puna chantée par Yupanki
Cette autre le fut ailleurs
en Espagne ou en Italie
como fiamma si perde nella luce
comme il faut dire adieu
aux amours mortes en chemin
ÉCRIRE LA NUIT
ÉCRIRE LA NUIT
Au fil du temps et de la plume, écrire la nuit, « ni peu ni prou », me fait songer à cette affirmation de Proust :
le sommeil est comme un second appartement que nous aurions et où, délaissant le nôtre, nous serions allés dormir.
Je n’ai pas pour ma part de second appartement, mais plutôt une seconde vie quand la nuit, entre deux sommes,
j’écris.
