SOUVENIRS SOUVENIRS

Non, moi non plus, je me souviens pas du nom du bal perdu, ce dont je me souviens en revanche, ce sont les bals de l’été des fêtes de villages, les balloches, dont j’apprends qu’il s’agit aussi des ‘testicules » qu’à une époques nous appelions « texticules » (du hasard)

Je me souviens du Hasard et de la Nécessité et du visage de Jacques Monod, qui passait, en noir et blanc, sur l’unique chaîne de télévision.

Je me souviens de l’enfant Goajiro qui grimpait au cocotier nous chercher une noix de coco et que l’on surnommait Mono (Petit Singe rieur et malin)

Je me souviens de Guernica que l’ai vu en 1974 au Moma, pas loin d’une des Nymphéas dont la dimension 1×2 m, me faisait faire des allers-retours

Je me souviens aussi d’un tout petit tableau de Dubuffet que personne ne regardait représentant Joe Bousquet, cloué au lit, lisant un livre dont se détachait le titre choc : Traduit du silence.

Je suis dans un conte que mes semblables prennent pour la vie.

J.B.

Je me souviens de temps en temps qu’il faudrait que je relise quelques histoires de La vie mode d’emploi. Une lecture plus attentive de ces vies imaginaires permettrait sans doute d’en détecter les clés…G.P.

Je me souviens de mon petit vélo rouge d’enfant que je rangeais la nuit dans l’étable à côté de la maie des cochons (toute la différence avec « le petit vélo à guidon chromé au fond de la cour » de maître Perec)

Je me souviens de ma première bagnole, une deuch bleue (évidemment)

Je me souviens aussi de la Terre est bleue comme une orange, mais la suite que je relis ce soir, ne me donne plus à chanter

Je me souviens de Si sta facendo sempre più tarde (Il se fait tard, de plus en plus tard) « Entre temps la vie s’est écoulée, on ne peut plus la rattraper » me confie Antonio Tabucchi

Souvenirs écrits le 4 mai 2022

lecture à haute voix 05/05/2022 11h45

JE ME SOUVIENS LISTE SANS FIN





Je me souviens des crayons rouges de charpentier dont on mouillait la mine avec notre salive

Je me souviens des marionnettes avec de la ficelle et du papier

Je me souviens de l’an 40

Je me souviens du déluge

Je me souviens des courses en luge dans la vallée de Luz Ardiden

Je me souviens des vocalises

Je me souviens de la valise ou le cercueil

Je me souviens des aèdes et des funambules

Je me souviens des barricades mystérieuses en si bémol majeur

Je me souviens des Frères mineurs

Je me souviens de Jean Mineur et de Balzac 001

Je me souviens des Illusions perdues

Je me souviens des textes libres de l’école Freinet

Je me souviens de Sophie Desmarets de Charles Trénet et de Pierre Fresnay

Je me souviens de l’amour fou et du hasard objectif

Je me souviens d’Objectif lune

Je me souviens d’el Desdichado

Je me souviens du Soleil noir de la mélancolie

Je me souviens que ma mère disait qu’elle avait le cafard

Je me souviens des cucarachas dorées

Je me souviens du père Dorio

Je me souviens de Marie-Jeanne Guillaume qui s’est jetée du pont de la Garonne

Je me souviens du val d’Aran

Je me souviens des pastilles Valda

Je me souviens de Jean Valjean

Je me souviens des Misérables

Je me souviens que le cantonnier du village s’appuyait sur sa pelle pour faire un brin de causette

Je me souviens des fauvettes de mai

Je me souviens des chers corbeaux délicieux

Je me souviens enfant d’avoir déniché des petites pies

Je me souviens du dépit de l’homme à l’oreille coupée

Je me souviens des Alyscamps et de Paul-Jean Toulet

Je me souviens de Tous les garçons et les filles de mon âge

Je me souviens de Mona Lisa Gherardini épouse de Francesco del Giocondo

Je me souviens de Franco la Muerte

Je me souviens des arènes de Nîmes, de Madrid et de celles du Nuevo Circo à Caracas

Je me souviens des bidonvilles où les enfants disputaient la nourriture aux buitres, zamuros, oiseaux charognards

Je me souviens du faucon hagard

Je me souviens de Léthé fleuve de l’Oubli

Je me souviens d’estate chanson italienne devenue un de mes standards de jazz préféré

Je me souviens de Je hais les dimanches

Je me souviens qu’il faut savoir finir une grève

La grève de faire des listes sans fin de Je me souviens

11/09/2021
Complément 1

Les mots en guise de titres je les choisis après coup Après que de coups de dés en coups de non-dits les mots abolissent ma page Elle est bleue ce matin et j’y fais des sauts de carpes Et je m’y prélasse aussi quand le poisson doré prend la forme d’un oiseau-lyre Celui d’un poème de paroles que l’on avait composé sur la presse à doigts de l’instituteur Célestin Freinet Et son titre tintinnabulant qui nous avait tant excités je l’ai oublié 

Complément 2

Quand Vincent la veille de Noël 1888 se coupe non l’oreille mais le lobe (côté droit) on l’enferme en état de surexcitation dans une cellule de l’hôtel-Dieu d’Arles Puis c’est le retour progressif au calme entouré de ses êtres chers : son frère Théo, le docteur Rey, le pasteur Salles, le facteur Roulin et son épouse. « Écoutez, leur dit-il, laissez-moi tranquillement continuer mon travail ; si c’est celui d’un fou, ma foi tant pis. Je n’y peux rien alors. »





Complément 3

Dans Arle, où sont les Aliscams,
Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps,

Prends garde à la douceur des choses.
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton cœur trop lourd ;

Et que se taisent les colombes :
Parle tout bas, si c’est d’amour,
Au bord des tombes.

Paul-Jean Toulet, Romances sans musique, 1915

Complément 4

CUCARACHAS

Au Venezuela elles étaient dorées. Une nuit dans le llano, une petite vieille nous servit le plat typique, arroz con carne y plátano frito, le riz, les boulettes de bœufs avec banane frite ; nous mangions à la lueur d’une bouteille alimentée par du kérosène. Je ne sais ce que faisait là mon compagnon de repas, un Grec, que je ne devais jamais revoir. Moi, je venais de Caracas, avec un sac plein de médicaments, pour mon ami Felix, docteur d’une vaste zone, et cette nuit-là, on me logeait dans un dispensaire, à une demi-journée du lieu-dit où je devais le rejoindre le lendemain. Eh ! bien les cucarachas dorées? Elles grouillèrent, sous peu, autour de nous…mais nous continuâmes notre repas, devisant de je ne sais quoi, comme si de rien n’était.

« Un dictionnaire à part moi » à paraître

JE ME SOUVIENS de Viracocha et des bœufs piqués par les taons





37 Je me souviens d’avoir dormi à la belle étoile des plateaux de Castille et dans la citadelle de Machu Picchu

38 Je me souviens des bécots pondus comme des œufs tout chauds (Paul Fort)

39 Je me souviens d’avoir passé la nuit dans une cahute entouré de crânes incas et d’avoir refusé d’ouvrir la porte à un ivrogne qui toquait et se lamentait psalmodiant par Viracocha par Viracocha





40 Je me souviens des diseuses de bonne aventure qui prévoyaient dans les lignes de la main ou le marc de café les pires malheurs

41 Je me souviens de la petite cuillère en bois dont le manche s’élevait de la hauteur d’un petit soulier trouvée par André Breton au marché aux puces

42 Je me souvins des puces véritables qui tâchaient les draps rugueux de mon enfance





43 Je me souviens des vers luisants, lucioles que l’on voyait les nuits d’été près du mur de cailloux de rivière de notre jardin

44 Je me souviens des taouas, les taons attirés par les bœufs que mon père joignait les après-midi de canicule

45 Je me souviens que ma mère leur faisait au crochet des pièces en coton que l’on mettait devant leurs yeux et leurs mours (museaux)

JE ME SOUVIENS de Sapho et de Brassaï





25 Je me souviens des grenouilles pêchées en solitaire dans les mares des collines surplombant mon village

26 Je me souviens du rideau de pluie et de ce diable de chanteur nougaresque qui fait des claquettes sur le trottoir à minuit

27Je me souviens de c’est chaud Sète et des anchois de Collioure passés à la moulinette





28 Je me souviens de Guy Forget et de Gabriel Fauré

29 Je me souviens qu’en avril les eaux sont mille et que l’asile est un exil

30 Je me souviens des images poétiques et de tes bras qui entouraient mes nuits





31 Je me souviens de la bleusaille, de plumer la volaille et de Brassaï

32 Je me souviens du verre d’absinthe, la seule sculpture ronde-bosse de Picasso 1914

33 Je me souviens d’avoir visité et revisité son musée Hôtel Salé, du premier au quatorze juillet 2017, pendant que tu passais tes oraux pour entrer à la rue d’Ulm





34 Je me souviens de ce carnet que j’ai rempli de signes en écoutant les moineaux du jardin du Luxembourg

35 Je me souviens qu’elle a passé la jeune fille (Nerval)

36 Je me souviens de Sapho cette femme à thé (ça faut l’écrire)


	

LA MÉMOIRE ET L’AMER OUBLI





…l’honnête témoignage de sa mémoire, un amoncellement de choses brisées, pacotilles miroitantes ou éteintes, désassemblées, et que nul ciment ou fil d’or ne relie.

Jean Vilar, Chronique romanesque.

Toujours la mémoire, telle une magicienne qui nous joue des tours, qui sort du chapeau ce que nous croyions avoir oublié. Bergson écrit que nous portons en nous toute la durée de notre temps personnel.

Comment, si l’on y songe, ne pas en être écrasé ?

Tu te souviens ? (conversations) Souviens-toi ! (comme un mot d’ordre). 

Je me souviens (comme une machine littéraire).

Toujours la mémoire, telle une magicienne qui jongle avec l’art d’oublier.