CHAPEAU BAS





Les comédiens sont les masques et les exécutants de l’auteur.

L’auteur d’une pièce de théâtre est bien à la fois tous ses personnages, mais à la représentation il ne paraît pas sur la scène, il est caché dans la salle parmi les spectateurs.

Et, d’après moi, il ne devrait pas se montrer à la fin de la première représentation; il devrait y avoir un acteur qui le fasse à sa place.

Ça serait plus parfait pour l’unité de la chose.

Octave Manonni

(Fictions Freudiennes)

1978





         La veille de la première représentation, il y avait eu un incident. Un de ces incidents dérisoires mais qui laisse mal augurer du succès de la pièce en jeu.

         L’acteur Lacour, comme s’il confondait son rôle avec sa personne, refusait soudain d’obéir à l’une des dernières indications scéniques.

         En dénouant la ficelle qui maintenait son pantalon, celui-ci, beaucoup trop large, devait tomber sur ses chevilles.

         -Vous me voyez en caleçon sous les quolibets des spectateurs? protestait Lacour.

         Rien n’y fit. On dut aller à la recherche de l’auteur pour tenter de dénouer l’affaire.

         Il se faisait appeler Murphy. Auteur de fictions sans succès, il vivait de traductions et de quelques cours à l’école Berlitz. Ses passe-temps étaient invariablement la lecture, les traces quotidiennes d’écriture – ses fouillis de signes – et  ses sorties, avec deux ou trois amis,  pour aller boire du whisky irlandais, du vin de Roussillon et autres liquides à beuveries contrôlées.

         Changeant de registre d’écriture, il avait longuement médité, puis écrit en une nuit cette pièce de théâtre dont personne n’avait Rien à faire.C’étaient les premiers mots prononcés sur la scène par un personnage qui s’acharnait, ahanant, à enlever une de ses baskets, sans succès.

         Un soir cependant, la pièce avait trouvé chaussure à son pied.

Une femme grande, entre deux âges et vêtue de blanc, était venu apporter le manuscrit au petit théâtre de Babel, près de Montparnasse : – Monsieur Murphy me prie de vous dire que tout est écrit : le moindre geste, les habits et les chapeaux, le décor et ses lumières. Et pour l’essentiel, les mots comme des pierres, placées sur les chemins des phrases qui forment avec les nombreuses indications de Silence, l’architecture de la pièce.

-Et pour notre jeu ? avait demandé Blain, le metteur en scène.

-Dire, redire, répéter, soliloquer, dialoguer, faire silence et patauger. À ces conditions, chacun trouvera son interprétation, son rythme, sa voix de comédien, celle qui forcément doit le surprendre.

-Et pour le titre? avait encore demandé Blain.

-Vous l’aurez quand vous aurez mis la pièce à l’affiche d’un théâtre.

         Avant qu’elle disparaisse, cependant, la mystérieuse femme avait laissé au théâtre une adresse pour joindre Murphy, en cas d’urgente nécessité. Les questions devaient être précises; l’auteur répondrait alors par pneumatique.

         On mit donc la pièce en répétition, comme un tonneau en perce. Mais le jet partait de tous les côtés, comme les amorces d’histoires de cette pièce qui s’en allaient à hue et à dia. Pour s’y retrouver, les comédiens se firent donc les exécutants de l’auteur, sans réfléchir le moins du monde à ce qu’ils disaient. On disait, redisait, répétait, soliloquait, monologuait, on faisait silence et l’on pataugeait.

         Ces divers régimes d’activité théâtrale, produisirent à la longue chez les acteurs un rire inextinguible. Ces histoires minables et ces gestes de pugilistes sans bras, c’était trop pour un seul homme; ils étaient heureusement deux et à force de pathétiques clowneries, ils en riaient.

         Mais toujours après coup. La Scène c’était du sérieux.

         À la fin des fins, Blain, le régisseur, obtint une salle et une semaine de spectacle. Les spectateurs allaient prendre de sacrés coups de pieds dans les tibias. On verrait bien s’ils s’en iraient penauds ou s’ils avaient de la réplique, eux aussi.

         Et voilà que la veille de la première représentation Lacour ne voulait pas dénouer la corde qui lui servait de ceinture.

         Ce fut un pneumatique, le mode de communication convenu, en cas d’urgente nécessité, qui rétablit la confiance de l’acteur.

         L’auteur rappelait les dernières répliques de la pièce :

V- Relève ton pantalon.

E.  – Que j’enlève mon pantalon?

V.  – RE-lève ton pantalon.

 E. – C’est vrai.

        Il relève son pantalon. Silence.

         Et l’auteur, bon prince, ajoutait cette phrase manuscrite pour l’acteur hésitant et perplexe :

                        Rien n’est plus grotesque que le tragique.   

         Lacour se fit, alors, une raison et l’on put passer, du plateau des répétitions à la scène entourée de spectateurs, côté cour et côté jardin.

         La paire d’acteurs jetait sur eux comme un filet d’angoisse et de burlesque. Et c’étaient mailles à déchirer ou à partir. Beaucoup avaient la tentation de s’en aller, de se tirer, tant les irritaient ces carottes qui se métamorphosaient en navets ou l’essence du bois sur lequel on avait cloué Dieu.

         Et puis, quand même, une certaine habitude aidant, la pièce tint, résista, se déploya sans trop de heurts; du moins pour ce premier soir. Paraphrasant Lucrèce, on pouvait, malgré tout, se dire : « Il est doux de se trouver dans son fauteuil, pendant que les vents contraires tourmentent ces malheureux, devant nous sur scène ».

         À la fin, lorsque le pantalon tomba, personne ne rit, personne ne moufta. Puis, on applaudit, on s’enthousiasma, on aurait même bissé, si l’on avait été au music-hall.

         Mais ce que spectateurs et acteurs ignoraient, c’était la présence de l’auteur dans la salle. Venu en catimini, caché au dernier rang de la salle, il n’en perdait pas une. Il connaissait, en effet, « sa pièce » par cœur.

         Il fut touché par l’aura qui se dégageait des acteurs mais, effrayé par les bravos, il disparut aussitôt.

         Le lendemain de la première représentation, Blain le régisseur, recevait à midi précis, un pneumatique libellé ainsi :

           Chapeau bas !

JJ Dorio

lectures :

Samuel Beckett «En attendant Godot » 1952

Geneviève Serreau « Histoire du nouveau théâtre » 1966

Anne Atik   « Comment c’était » 2003

RUMEURS DE PLAGE

écrit sur la plage
Rien de facile, et pourtant écrit dans ce paysage sans limites,
la plage, avec l'aide de la rumeur de la mer et le cri des enfants,
ivres de liberté.
Si une hirondelle de mer, une sterne au vol étourdi, passe et se
mêle à la polyphonie, à ciel ouvert, c'est un moment heureux,
avec ce monde-là qui se révèle à qui veut bien l'écouter.
Naturellement, il faut pour en jouir, avoir dit Non, résolument, 
aux pratiques que l'on voit proliférer autour de soi :
mots croisés, mot fléchés, et des plus grands maux, cette cap-
tation, l'œil rivé, un doigt glissant sur le portable, l'insupportable, 
comme l'avait baptisé à son apparition, mon ami ethnologue.
Cependant, lire "poètes et prosateurs", comme on disait jadis,
mais à petites doses, et en levant les yeux, ajoute au plaisir, 
et peut aussi le contrarier quelque peu...
Rien de facile, mais en attendant, nager insolemment, et oublier
nos infinis...
Un dictionnaire à part moi
17/08/2020

UNE PAGE À GOÛT D’INACHEVÉ





Je ne savais pas avant de les écrire
Que ces vers étaient faits pour ta voix
Douce tendre et maintenant disparue

Je lis ailleurs le rappel des croyances
Qui transfèrent nos morts dans un arbre
Une petite pierre un oiseau un lézard

Les mythes nous apprennent comment les libérer
Mais je ne le dirai pas ici
L'enchantement serait brisé

Je ne savais pas avant de l'écrire
Que cette page aurait ce goût
d'inachevé




manuscrit

CAHIER DE PLAGE un 15 août

espontaneo 15/08/2020 midi




CAHIER DE PLAGE

J’ai sous les yeux une page d’un livre célèbre dans le monde entier. Je la lis par intermittence, et quand je lève les yeux, j’ai devant moi, une mer d’huile, ses bateaux, ses gens et sa rumeur, ce 15août 2020.

Toit tranquille, mais à la place des focs, vus et imaginés sous forme de colombes par le poète du Cimetière marin, ce sont les lourds et grands bateaux, porteurs d’or noir, de gaz ou de minerais, qui à l’arrêt, attendent leur tour pour un transvasement, dans la rade de Fos ou celle de Lavéra Martigues.

Des familles s’installent, derrière moi, près des rochers ; ils déballent ce qui sera leur repas de midi, avec le petit réchaud pour la cuisson.

Retour au livre dont l’auteur, un brin confondu avec le narrateur, veulent me persuader que les personnages sur la page et leurs émotions, les paysages et leur description, exercent sur sa pensée, une bien plus grande influence, que les personnes autour de lui et le jardin, où il fait dans le ravissement ses lectures d’été.

-Non, non, répètent les vagues qui me lèchent les pieds et me transportent ailleurs ; sur cette presqu’île de Goajira, par exemple, dont les plages immenses et sans personne, tutoient les dieux.

TANT QUE VIVRAY


Tant que vivray en âge florissant,
Je servirai Amour, le Dieu puissant,
En faits et dits, en chansons en accords.

Clément Marot


Tant que vivrai

Sur ma très brève et familière tablature

Comme écrivait en regard de sa pièce pour luth
Pierre Attaignant


Cinq siècles après
sa musique -en effet –

m’atteignant


Mais lui le musicien de ce poète de Renaissance
en nous voyant encor qui l’écoutons

À quoi vraiment songerait-il
caché en sa poussière d’étoiles ?

Tant que vie vraie
Nous est donnée
Échos parlant
d’une promesse réalisée

Prolongeons
sur nos luths constellés

https://www.youtube.com/watch?v=yD7qRFELl8w