DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

DISPARITION
 XIII

Christian Dotremont

86/92

91

Phrase qui ne veut rien dire que déhanchée la joie de lumières aussi créées

plus braillardes et pourtant quotidiennes que nos cris au fond déhanchées d’aimer et de battre la nuit

pure au difforme fond de naître salement

à la lumière qu’elle soit pour que la nuit demeure

en mouvement sans défaire en restes

la phrase nue de vivre de se mirer à toi

de t’admirer de nous ô saccade

plus artificieuse mais non moins immédiate

qu’une écriture une peinture

que la secousse qui quelquefois nous jette

hors de la fidélité seule de mentir

dans notre langage natal où que ce fût né hors de nous

si lentement de siècle en siècle quoiqu’autrement à

Copenhague pour moi

où  je mourrai ferai plouf plafonnerai

qui pour moi recommence toute nuit de la première nuit

surgie

de tes battements jusqu’ici

ou de mon cœur jusque-là souvenue

comme à partir surtout de Gloria née tout près

où je commençai plus tard de revivre jusqu’ici aussi

UNE VOIX CHERCHANT SA VOIE

Une voix sans personne chère au poète Jean Tardieu

Une voix venue d’Homère le père de l’Odyssée :

Conte-moi Muse l’aventure d’Ulysse l’ Inventif

Une voix dont le souvenir a la couleur du sable qui s’écoule grain à grain

Une voix qui faute d’interlocuteur parle au papier comme au premier venu

Une voix enfantine dont j’ai perdu la clef

Une voix en allée sur les lèvres de ma trépassée

Une voix collective jouissive durant les événements du Grand Mai 68

Une voix qu’on invente la nuit au lit

Une voix cherchant sa voie

Avec Ulysse et Pessoa

Dont les noms sont Personne

POUR MÉMOIRE 16 à 20

Et pour oublier le temps

16

Je me souviens de « ça coûte la peau des fesses », du crochet du boucher « l’esse », et de la poésie des temps de détresse.

17

Je me souviens que ma mère disait parfois « putain de moine » et que « le moine » nous le mettions dans notre lit l’hiver avec des braises ardentes pour le réchauffer.

18

Je me souviens que l’on chantait à tue tête Bras dessus bras dessous et ,mezza voce, Verte campagne.

19

Je me souviens que tous sont morts Les Compagnons de la chanson et ma compagne.

20

Je me souviens d’avoir pris le métro avec le livre de Zazie sous le bras.

MAI 68 ce commencement qui n’en finit pas

Séquence 14

MAIS D’OÙ TU PARLES ?


– Franchement, où en es-tu ?


– Avec le temps, ça devient inexplicable.


– J’entends bien, mais comment tu l’expliques ?


– Mais justement, je ne sais pas.


– Écoute-moi, si tu ne sais pas où tu en

es, au moins peux-tu nous dire d’où tu parles ?


– Ah! la question qui tuait en Mai 68 !


– Oui, tu y es !


– Eh bien, d’où je parle ? Je vais y réfléchir, mais je te rassure, c’est toujours d’un lieu où ma prise de parole n’est pas encore située Outre Tombe.

OUBLIER LE TEMPS courriel 71

Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique  » bibliothèque de Babel. »

Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.

71

P.B. à JJ D.

J’ai appelé ce livre Oublier le temps. J’aurais pu l’appeler Faux Souvenirs. Non que je veuille consciemment dire des mensonges  mais, en écrivant, je m’aperçois que le cerveau ne dispose pas d’une chambre froide où conserver nos souvenirs intacts, il est plutôt un réservoir de signaux fragmentaires qui attendent que le pouvoir de l’imagination leur donne vie – et ceci, en un sens, est une bénédiction.

JJ.D. à P.B.

Tu te souviens de l’autobus vert avec un toit blanc
Mais était-ce un R ou un S ?
Tu te souviens de sa plate-forme arrière
Où tu montas un livre ancien sous le bras
Tu te souviens qu’un type vint vers toi 
Tu te souviens qu’il avait tout d’un freluquet au long cou
Comme le héron de La Fontaine
Tu te souviens que le bus passa devant un cinéma qui programmait la Soupe au Canard
Tu te souviens de la séquence où Groucho Marx cigare au bec
tire le rideau d’une fenêtre pour empêcher un boulet de canon de traverser la pièce
Tu te souviens du contrôleur criant Gare Saint Lazare :
Terminus des Exercices de style !
Tu te souviens qu’alors tu t’es dit à tout hasard
Je vais coucher tout ça par écrit la main sur la charrue du vocabulaire

.

P.B. (21 mars 1925-2 juillet 2022) le grand architecte des Bouffes du Nord

JJ D (24 mars 1945 -….) le petit télégraphiste de Poésie mode d’emploi