J’OUBLIE LE JEU SUBTIL DES VERS

J’oublie le jeu subtil des vers
Les saisons de l’amour et leurs flammes
Les yeux clos de l’hydre univers
Le paysage fleuri de l’âme

J’oublie les êtres que l’on crée
Simplement avec une plume
Ou sur l’ardoise d’un doigt de craie
Enfant des barres et clairs de lune


J’oublie ma petite science
Lignes réglées sur le papier
Panier d’osier qui se balance
Au gré des fruits du citronnier

J’oublie ainsi ici ailleurs
Dans le jardin décapité
Où tu ne viens plus me tendre
Tes lèvres matinales

Toi que je ne veux oublier

12 MANIÈRES D’ÉCRIRE UN POÈME


écrire un poème
c’est une prière
d’insérer

écrire un poème sur le cornet à dés
de Max Jacob
jamais n’abolira
le livre de Stéphane Mallarmé

écrire un poème est décourageant
c’est comme la pipe de Magritte
qui n’en est pas une

écrire un poème est excitant
c’est un ours qui danse
sur la place du village
de ton Ariège natale

écrire un poème à deux heures du matin                
est- l’aviez-vous remarqué ? –
un alexandrin

écrire un poème
sous mille formes données
à notre sujet informe
 
écrire un poème pour sa fille aînée
à l'école Louise Michel
et pour sa cadette
à Copenhague


écrire un poème
entre deux stations de métro
c’est un exercice de style
Oulipo

écrire un poème à l’encre de Chine
c’est bien mieux
que l’écrire à l’encre bleue

écrire un poème à la bombe noire ou rouge
sur les murs de Mai 68
ce fut jouissif

écrire un poème
mais jamais le même
ça t’en bouche un coin

écrire un poème à main courante
et au stylo fin
encore et toujours
jusqu'à la fin






LA FERVEUR SUBVERSIVE DU CHANT

LA FERVEUR SUBVERSIVE DU CHANT


« Malgré la fiction de la page blanche
Nous écrivons toujours sur de l’écrit »
Michel de Certeau



Pas de trône
- ce pose-cul des chieurs d’antan –
Pas de chaises à porteur
- pour les prélats les soldats
et le roi des cons –

Mais la chaise de Vincent
Et la fleur inverse
Du troubadour Raimbaut


Pas de bois mort
dont on fait les croix
et les cercueils
Et pas de lettres mortes
dont on fait les bibles
et les abolis bibelots


Mais la sève des ronciers
Le bleu des chardons
Et le rire non-rire

De Buster Keaton

Pas de chant sacré
Sans la clef donnée
À qui veut bien chercher
à la saisir
Pour en jouer et déjouer
le trobar clus des Troubadours
D’hier et de maintenant


Maintenant la ferveur subversive du chant


Poème écrit sur une page de « Le rire du sacré »
Jean-Claude Marol (1999)

TU JOUES À QUI PERD GAGNE

Tu joues à qui perd gagne 
Ce qui est tu n’est pas dit
Tu revois le couple de fou de Bassan
Dans la crique de la Redonne
Où descendait Blaise Cendrars
Tu entends suraigus les martinets
Tu fouilles piques et piètes
Tu te souviens du toucan porté sur l’épaule comme Crusoé
Tu croises les perruches du llano un soir de mai 1969
Tu entends la voix de la dernière indienne de la Terre de Feu



Kiepja, dernière rescapée du peuple Selk’nam de la Terre de Feu dont la langue est morte avec elle

enregistrée par l'ethnologue Pierre Clastres et mixée dans "Rituel d'oubli"
œuvre musicale de François Bernard Mâche en 1969

ÉCRIRE DES FADAISES

J’écris à deux heures du matin 
ces neuf syllabes
qui à présent sont vingt
J’écris aux anges et aux démons qui sur le papier s’affrontent
J’écris aux cinq doigts de la main aux six faces du dé
Aux 7 jours de la semaine qui évoquent la Genèse
J’écris Juventud divino tesoro (Dario)
et sa traduction
« Jeunesse mon divin trésor » (Dorio)
J’écris comme dans la vie se superposent bien des formes de discours
J’écris Sur la route dans le souffle du blues
au studio d’enregistrement d’une interminable Jam Session
J’écris la nuit comme il se doit au doigt mouillé et à l’oreille
J’écris jusqu’au petit matin ces fadaises