AMATEUR

Amateur c’est aimer

Loin du monde et du bruit

Décliner l’espérance

D’une langue fléchissante

et colorée

C’est aimer le rythme

Et la vibration

Écrits sur la page

D’un papier choisi

Pour son grain

Sa texture

Amateur des misères

Et des facéties

Et des mots jouissifs

Sur les murs du grand Mai

Et tout le reste est littérature

***

Un coupeur de cheveux en quatre un amateur
Qui use d’écharnoir pour tailler son poème
Et la toile émeri pour gratter les hommages


Et d’un vers à un autre halant tous les lecteurs
Des coupeurs de cheveux en quatre des amateurs

ÉCRIRE PARLER SE TAIRE

Écrire n’est pas parler faisant entendre et cris et rires

Écrire n’est pas pleurer à grosses gouttes sur la grand route

Écrire n’est pas plaider la mort du Roi ou l’amour de la Res Publica

Écrire c’est la plupart du temps  rester sans voix

Se taire

*

RAISONS DE PARLER Parce que nous avons été enfant Avant que d’être homme Parce que nous avons aimé le combat entre la Barbe Bleue et Shéhérazade Parce que nous avons voulu prouver l’innocence de Dreyfus et des jeunes filles en fleurs Parce que nous aimons causer comme Zazie dans le métro Parce que nous aimons tutoyer Mesdames et messieurs Ceux qui parlent pour ne rien dire Et celles que nous aimons pour l’éternité

RAISONS DE SE TAIRE Caute Méfie-toi écrit Spinoza Fais gaffe On va te reconnaître sous ton ortografe des murs de Mai Tes pseudos Tes secrets d’un Momo qui peigne la girafe Tes paroles en l’air Tes pastiches de Marseille ou de Caen À quand le secret du temps retourné à un futur cette erreur d’éternité

UN POÈME EN SOUFFRANCE

Drôle d’objet verbal

Sorti d’un trou noir

Un hybride croisant

Spleen et idéal

Lumière et obscurité

Unissant avec l’oxymore

Le pointu et l’émoussé

L’esprit et la sottise

Il court il court le verset

Sur les terres brûlées

D’un poème en souffrance

Déployé sur la page

D’un livre ancien

Découpé au couteau

FAIRE UN POÈME

Au travail je me dis

Faire un poème

N’est pas donné

Même si le lecteur

Peut en douter

Il faut parfois des semaines

Pour le sortir de la noirceur

De l’époque

Ou bien comme à l’instant

Foncer faire flèche de tout bois

Se mouvoir se déplacer

Produire (comme nous disions antan)

une poésie lavée de ses vieux pêchés :

la prétention l’obscurité le dolorisme

le narcissisme la nostalgie d’un monde perdu

à jamais

Voilà suffit

Cette ouverture

Comme un chant de fouilles

Offert au lecteur invité à mettre la main à la pâte

Lui aussi

Pour continuer

MOTS ROULÉS DANS DU PAPIER JOB

Je ne sais comment dire

C’est pour ça que je l’écris

Pour rouler mes mots en absence

Dans le papier JOB des jours anciens

Sur la pierre ridée de Cassis

Et sa rivière ignorée

En des vaux étranges

dixit Rimbaud

Ce frère d’ombre

D’une voix pas du tout publique

Environnée d’une sœur

Qui devant la mer verte

Allée avec le soleil

Essaie d’en dire

Cassis 29 novembre 2024

Le papier JOB est un célèbre papier cigarette

La rivière de Cassis ici évoquée est un poème  d’Arthur Rimbaud (d’où les italiques)

Une affiche d’Alphonse Mucha pour une publicité du papier JOB