DES LIGNES MANQUENT

 

des lignes manquent
tu ne sais plus lesquelles
tu as perdu leurs mots
les simples vocables
et leurs précieux sésames
ceux qu’aucun sms
n'est en capacité
d'afficher


des lignes manquent
si on te demande pourquoi
tu donneras le change
tu prétexteras la pluie sur les feuillets
les phrases écrites par un mauvais crayon
sur du papier cigarette



des lignes manquent
emportées par les serres
d’un oiseau de mauvais augure
rayées d’un trait de plume
dans une crise de vers
de Stéphane Mallarmé


des lignes manquent
la liste est longue
leçons de choses
figues de figures*
poèmes écrits à reculons
entre deux sonnets
deux canons
 
*Ponge
 


des lignes manquent
des eaux dormantes
des fils de trames
des drames oubliés
 
des lignes manquent
des noms de dédicataires
effacés sur leurs tombes
au cimetière
 
des lignes manquent
lopins de nuit
pièces retournées
par les rudes bœufs
 

des lignes manquent
les plus belles assurément
de ce poème finissant
les mots de rien
d’un Ruminant
 

 






	

TEXTE À DEVINER PEU À PEU


Filtre à café 3
manuscrit
le fond est de Fabienne Verdier





TEXTE À DEVINER PEU À PEU
C’est à n’y pas croire
 
il ne faut pas croire que le texte que vous lisez va s’écrire tout seul au fil de l’épée de la plume en pensant à autre chose mais vous pouvez le croire si ça vous chante il ne faut pas croire que ce texte est un tissu d’abstractions comme on dit à tort de l’art soi-disant abstrait cosa mentale cependant il l’est un peut tout de même on y a réfléchi mais une fois lancé c’est une autre paire de manches il ne faut pas croire que mon texte est hors-sol sans fond tréfonds fondements sillons creusés dans la terre cultivée par mon père Noël Dorio dont le travail quotidien s’appelait un journal il ne faut pas croire que ce foisonnement verbal n’est pas fait de coupures d’arrêts de pannes d’écriture de sentiers qui bifurquent comme dans les fictions de Borges où l’image de la bifurcation n’est pas celle de l’espace mais celle du temps il ne faut pas croire que le temps consacré à cet espace soit matière à penser le discours de la méthode car il ne faut surtout pas prendre pour argent comptant le je pense je suis mais ce que je suis c’est ce que je deviens le deviner peu à peu, le suggérer : tel est le rêve. Préférer Stéphane Mallarmé à René Descartes, c’est, vous l’avouerez, à n’y pas croire.

TABLEAU FAIT PAR LE CIEL

 


 
Hua tu ran tian
« Tableau fait par le ciel »
lit-on  sur une porte
qui donne sur la montagne
 
C’est au Tibet
indique la narratrice*
voyageuse qui multiplie
les anecdotes et les descriptions
flottant au rythme des textes sacrés
qui entourent les maisons de pierre des tibétains
 
Mes textes sacrés
sont ces poèmes que je lis
et relie sans cesse aux rythmes
cosmiques aux comédies du jour
aux tragédies de toujours
 
à la graminée qui se balance
dans mon jardin d’été
et que je vais à ma manière
calligraphier
pour rompre enfin
ce grain à grain de mots

Fabienne Verdier "Passagère du silence"

assis devant une graminée de mon jardin
jdorio
24 08 2019
à midi

SIGNIFICATIONS D’UN ARBRE


filtre à café 2



SIGNIFICATIONS D’UN ARBRE
 
de l’arbre et des neurones du cortex de l’arbre transfert aérien de notre for intérieur voici des fruits des fleurs des feuilles et des branches Verlaine de l’arbre qui irrigue les carnets et les cahiers où certains peintres et  poètes essaient de prendre le recul nécessaire sur leurs pratiques de l’arbre de citations de l’arbre qui cache la forêt des symboles de l’arbre composé par les mille et un contes de la nuit contes de survie contes de défi est-il encore debout le chêne ou le sapin de mon cercueil Brassens de l’arbre apparent sur la langue tiré par monsieur Einstein de l’arbre mort de mon jardin un cerisier dont j’ai conservé le tronc et les fourches pour m’y asseoir et converser avec mes livres imaginaires qui tels l’oracle de Delphes ne révèlent pas ne cherchent pas mais signifient de l’arbre du signifiant en ces chaos inattendus cahin caha couçi couça de l’arbre de la barque de Francis Ponge de l’arbre des contes populaires du petit poucet et du baron perché de l’arbre sans pourquoi ni comment figurant nos autoportraits de l’arbre qui s’efface et fuit la terre en feu déploie ses racines dans le sol jaune de nos amours contrariées
 






LE TEMPS TE DÉVISAGE

 

le poète est allé cueillir des simples
mais la brume est épaisse
je ne peux vous dire où il se trouve au juste*
 
*Ji Dao (779-843) époque Tang
traduit par J.F. Billeter
 
le temps te dévisage
tu dévisages le temps
sans visa sans visage
 
le temps te dévisage
tu ne sais ce qu’il cherche
braise ou cendre
 
le temps te dévisage
tu as peut-être déjà quitté
ce monde
mais il semble l’ignorer
 
le temps te dévisage
les visages sont à tous
les miroirs à personne
 
le temps te dévisage
tu l’étreins tu éteins
sa flamme trop vorace
 
le temps te dévisage
par des sentes perdues
voyageur interdit
sans cesse tu dérobes
 
le temps te dévisage
tu as perdu la mémoire
des poésies rangées
dans les bibliothèques
 
le temps te dévisage
une femme qui parle ta langue
revient de son exil
et t’entraîne vers d’autres rivages