UNE ÉCRITURE ENTRE DEUX SOMMES

J’écris à ma manière à l’écart cet art d’une fugue censée m’aider à porter le poids de mes vies précédentes J’écris ces textes en ligne comme personne tout en chantant sur le mode mineur J’écris ici comme si j’étais ailleurs J’écris de mémoire et d’oubli J’écris entre deux sommes cette somme aléatoire J’écris à l’œil et au doigt J’écris pour échapper à la terreur des libraires qui entassent mois après mois d’éphémères nouveautés destinées à faire taire leurs lecteurs J’écris pour transformer mes proliférations numériques en un livre unique qui les fera disparaître une fois pour toutes de mon ordinateur

TU REPARS DE ZÉRO

TU repars de zéro 
Tu ne fais que passer par stylo interposé ou par pinceau chinant ses caractères énigmatiques
Tu peins le passage avec légèreté et forces manières avec les formes de tes mouvements
Tu repars
Tu fais le départ entre dire et faire entre faire et laisser dire
Tu as deux faires au feu la parole et l’écriture
Tu dis stop
Tu prends congé de ta Muse qui trop abuse
Tu lèves la main 
Tu lèves l’ancre et tu t’en vas couci-couça d’un dernier trait de plume
Jeter sur le papier tes dernières hypnographies

Jacqueline Saint-Jean poèmes

Calligraphies sans clé

Sinon l’Alpha du feu

et du refus

sur mes hypnographies

UNE SOUPE DE SOUVENIRS

Tu te souviens de l'autobus vert avec un toit blanc 
Mais était-ce un R ou un S ?
Tu te souviens de sa plate-forme arrière
Où tu montas un livre ancien sous le bras
Tu te souviens qu'un type vint vers toi
Tu te souviens qu'il avait tout d'un freluquet au long cou
Comme le héron de La Fontaine
Tu te souviens que le bus passa devant un cinéma qui programmait la Soupe au Canard
Tu te souviens de la séquence où Groucho Marx cigare au bec
tire le rideau d'une fenêtre pour empêcher un boulet de canon de traverser la pièce
Tu te souviens du contrôleur criant Gare Saint Lazare :

Terminus des Exercices de style !
Tu te souviens qu'alors tu t'es dit à tout hasard
Je vais coucher tout ça par écrit la main sur la charrue du vocabulaire

LE TEMPS EST UN ENFANT QUI JOUE



…de siens instants que l’on entend enregistrer de la manière la plus secrète, comme une trace de vie : quelque chose de physique, de touchable, une efflorescence, une incrustation. En somme une littérature moindre qui atteint la grande, un moment fixé en quelques mots courts, surexcités et désordonnés et qui se dilate dans le temps…
Leonardo Sciascia



Vieillesse connaît encore ces moments d’innocence :
En écrivant ou disant un poème,
En écoutant ou chantant les chansons de nos vingt ans,
En jouant à quatre pattes avec nos petits-enfants
En se fondant dans le roman que l’on est en train de lire

Cette nuit j’ai été Vendredi mâchant une graine d’araucaria,
J’ai navigué dans le poème le plus connu de Louise Labé
Je vis, je meurs, je me brûle et me noie,
En revoyant la lave tiède de tes yeux
Mon cœur volcan a encor battu la chamade
Et j’ai retrouvé la formule attribuée à Héraclite :
Le temps est un enfant qui joue.