DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

DISPARITION

II

MICHEL B.

08

Nous avons besoin de poésie pour nous libérer de la guerre des dieux, pour déclarer notre amour, pour nous guérir, et aussi pour comprendre ce qui se passe à l’intérieur de notre langage.

 Si la vie d’un écrivain fait intégralement partie de son œuvre, comme l’affirmait Michel P., qu’en est-il de sa disparition ? Un mauvais feuilleton pensait-il, lui, qui sa vie durant, contre vents et marées, écrivait ses pages sous l’influence de la bonne nouvelle. Paroles d’évangile d’un agnostique qui persuadait ses lecteurs qu’avec l’enfer quotidien qui nous entoure, nous devons en nos écrits fabriquer du paradis, nous ouvrir vers un monde qu’on veut toujours nous cadenasser.

 09

Je suis un encyclopédiste de l’ignorance. Au XVIII° siècle les philosophes pensaient qu’on pouvait tout savoir. Aujourd’hui cette attitude est chimérique, donc je me contente de mesurer mes ignorances, de poser des questions, de rêver sur l’érudition, un peu à la façon de Borges.

*

« Nada se edifica sobre la piedra, todo sobre la arena, pero nuestro deber es edificar como si fuera piedra la arena »…Borges

On ne bâtit rien sur la pierre, tout se fait sur le sable, mais notre devoir est de construire comme si le sable était la pierre

10

Le jour de la disparition de Michel B. le 24 août 2016, on pouvait lire sur un journal du soir :

EN ITALIE LA VILE D’AMATRICE A DISPARU AUX TROIS QUARTS

De nombreux témoignages dans la presse italienne décrivent l’horreur survenue dans cette petite ville touristique du Latium. HORACIO SALGAN LE MAESTRO CENTENAIRE DU TANGO EST MORT

 Le pianiste argentin est décédé à Buenos Aires, vendredi 19 août, deux mois après avoir fêté ses 100 ans.

L’ÉCRIVAIN MICHEL BUTOR FIGURE DU NOUVEAU ROMAN EST MORT

Insatiable curieux, il est connu pour « La Modification », Prix Renaudot 1957, dont le mode de narration a marqué la littérature.

MICHEL BUTOR « LE SOUVENIR D’UN GÉANT AUX YEUX AILÉS »

Témoignage de Mireille Calle-Gruber, qui a édité les « Œuvres complètes » de Michel Butor, mort mercredi à l’âge de 89 ans.

En marge d’une photographie où nous sommes tous deux pris devant un tableau qu’il pointe du doigt, Michel a écrit cette dédicace : « C’était à l’exposition “Fables du paysage flamand”. Nous nous enfoncions dans ces lointains lumineux comme si nous avions des ailes. J’espère que nous en verrons beaucoup d’autres. 20/6/13 »

*

« Par ce récit d’outre-tombe, il imaginait le drame terrible qui se déroule perpétuellement dans l’univers, et son cœur était plein de pitié. Tout saignant des maux innombrables dont ce qui avait vécu avait souffert avant lui, pliant sous le poids de ces vains efforts accumulés dans l’infini des temps, (il) acquérait, lentement, douloureusement, l’intime conviction de l’éternel recommencement des choses. »

 Jules Verne cité par Michel Butor  « Le point suprême et l’âge d’or à travers quelques œuvres de Jules Verne » 1949

11

Qui es-tu Michel Butor ?

Je suis un sommeil de plomb et une insomnie de rouille

Je suis un ventre lourd comme une malle pleine de livres

Je suis un appétit insatiable et une digestion lente

Je suis une tête de boue avec un sommeil de couleuvre

Je suis le butor étoilé

D’où viens-tu Michel Butor ?

Je viens de la vase et de la bave

Je viens de la suie et de la hargne

Je viens des crassiers et du salpêtre

Je viens des bactéries et des vers

Aussi bien que des taupes philosophiques ou non

Où-es tu Michel Butor ?

Je suis dans un faubourg de notre temps en transit

Je suis en chasse dans la jungle des mots

Je suis entre l’ici et le maintenant

Je suis entre l’ailleurs et le dorénavant

Je suis entre la marge et le feu

Où vas-tu Michel Butor ?

Je vais vers le dérapage et le vertige

Je vais vers la syncope et l’accalmie

Je vais vers les pétrins à textes

Je vais vers les fours à images

Je vais vers les viviers à silences

Que fais-tu Michel Butor ?

J’élève les enfants du cri et de la gamme

Je regarde les théories se retourner comme des vestes

Je gratte je fouille je flaire je déniche je ronge je rumine

Je rature je déchire je m’embrouille je sèche

Je m’y perds je recommence

(Les réponses sont un montage, avec des citations puisées dans l’œuvre de Michel Butor, qui dressa ainsi, durant sa vie, plusieurs autoportraits)

BON APPÉTIT

 
J’ai beaucoup de respect pour les gens qui savent garder leur appétit.
Pierre Dumayet

.
Bon appétit
Je me réveille ce matin avec un bouquet de jazz et quelques vers de poésie défiant le présent des mauvaises nouvelles
Bon appétit
Je découvre le soleil, en allé là-bas sur la mer, un bateau géant rouge guidé par un petit remorqueur noir
Bon appétit
Pour l’activité multiple, la quête du sens, des saveurs et savoirs.
Bon appétit
Le temps est un fleuve qui cherche chaque jour à m'emporter mais ce matin je suis le fleuve

(el tiempo es un río que me arrebata pero yo soy el río) Borges

ALORS ÇA MARCHE LA POÉSIE ?

le poème invente en faisant jouer les mots à l'intérieur de certaines formes, en s'efforçant de les organiser selon des exigences sonores et visuelles; il cherche ainsi à s'ouvrir aux quatre vents des sens à leur redonner santé et puissances vives...

Telle une île
Ce texte
s'écrit en sortant
des méandres
de la nuit

Entouré d'un silence
Paradoxal
Imaginant les retouches
De ses deux ou trois lecteurs
Qui l’annotent
Dans leur tête

Telle une île
Mise en page
Par ses acteurs
Passant
Le pont des soupirs
Les yeux bandés
Tant leur mémoire est vive
Des odeurs et des sons
Des matières peintes
Ou jetées à la fresque

Et telle la bouche d’ombre
Balbutiant
Sous l’œil des Barbares
– Alors, ça marche la poésie ?

poésie
mode d'emploi
08/01/2006
11/02/2026
non stop

DISPARITIONS

DISPARITION

II

MICHEL B.

08

Nous avons besoin de poésie pour nous libérer de la guerre des dieux, pour déclarer notre amour, pour nous guérir, et aussi pour comprendre ce qui se passe à l’intérieur de notre langage.

 Si la vie d’un écrivain fait intégralement partie de son œuvre, comme l’affirmait Michel P., qu’en est-il de sa disparition ? Un mauvais feuilleton pensait-il, lui, qui sa vie durant, contre vents et marées, écrivait ses pages sous l’influence de la bonne nouvelle. Paroles d’évangile d’un agnostique qui persuadait ses lecteurs qu’avec l’enfer quotidien qui nous entoure, nous devons en nos écrits fabriquer du paradis, nous ouvrir vers un monde qu’on veut toujours nous cadenasser.

 09

Je suis un encyclopédiste de l’ignorance. Au XVIII° siècle les philosophes pensaient qu’on pouvait tout savoir. Aujourd’hui cette attitude est chimérique, donc je me contente de mesurer mes ignorances, de poser des questions, de rêver sur l’érudition, un peu à la façon de Borges.

*

« Nada se edifica sobre la piedra, todo sobre la arena, pero nuestro deber es edificar como si fuera piedra la arena »…Borges

On ne bâtit rien sur la pierre, tout se fait sur le sable, mais notre devoir est de construire comme si le sable était la pierre

10

Le jour de la disparition de Michel B. le 24 août 2016, on pouvait lire sur un journal du soir :

EN ITALIE LA VILLE D’AMATRICE A DISPARU AUX TROIS QUARTS

De nombreux témoignages dans la presse italienne décrivent l’horreur survenue dans cette petite ville touristique du Latium.

HORACIO SALGAN LE MAESTRO CENTENAIRE DU TANGO EST MORT

 Le pianiste argentin est décédé à Buenos Aires, vendredi 19 août, deux mois après avoir fêté ses 100 ans.

L’ÉCRIVAIN MICHEL BUTOR FIGURE DU NOUVEAU ROMAN EST MORT

Insatiable curieux, il est connu pour « La Modification », Prix Renaudot 1957, dont le mode de narration a marqué la littérature.

MICHEL BUTOR « LE SOUVENIR D’UN GÉANT AUX YEUX AILÉS »

Témoignage de Mireille Calle-Gruber, qui a édité les « Œuvres complètes » de Michel Butor, mort mercredi à l’âge de 89 ans. En marge d’une photographie où nous sommes tous deux pris devant un tableau qu’il pointe du doigt, Michel a écrit cette dédicace :

« C’était à l’exposition “Fables du paysage flamand”. Nous nous enfoncions dans ces lointains lumineux comme si nous avions des ailes. J’espère que nous en verrons beaucoup d’autres. 20/6/13 »