DES PLUMES D’ÉCOLIER

DES PLUMES

On n’écrit pas sans y laisser des plumes, plumes gauloises ou sergent major, que l’on mouillait sur son poignet avant de suivre la ligne où l’on traçait avec application ses pleins et ses déliés. Ainsi l’on s’imagine sur son banc d’écolier recopiant avec soin la Morale du jour :  il faut s’appliquer et persévérer. On n’écrit pas sans y laisser ses plumes de jeune oiseau piailleur puis de vieil animal gouailleur qui s’amuse à déconstruire la fable du monde. On n’écrit pas sans ses rêves d’enfant, désormais aux cheveux blancs, oiseau de vie qui nous picore, oiseau de mort qui disparaît avec notre corps. (Astoria dans le quartier du Queens New York 14 mai 2018 pour le premier jet, Martigues 17 septembre 2024 pour cette version)

TU JOUES À QUI PERD GAGNE

Tu joues à qui perd gagne 
Ce qui est tu n’est pas dit
Tu revois le couple de fou de Bassan
Dans la crique de la Redonne
Où descendait Blaise Cendrars
Tu entends suraigus les martinets
Tu fouilles piques et piètes
Tu te souviens du toucan porté sur l’épaule comme Crusoé
Tu croises les perruches du llano un soir de mai 1969
Tu entends la voix de la dernière indienne de la Terre de Feu



Kiepja, dernière rescapée du peuple Selk’nam de la Terre de Feu dont la langue est morte avec elle

enregistrée par l'ethnologue Pierre Clastres et mixée dans "Rituel d'oubli"
œuvre musicale de François Bernard Mâche en 1969

EN ÉCRIVANT MES POÈMES

En écrivant mes poèmes j’aimerais être utile à ceux et celles qui pensent que toute poésie est inutile

J’aimerais donner des ailes à celles et ceux qui rêvent d’être ballotés en plein désert sur la selle d’un chameau ou d’un dromadaire cherchant pour ne pas choir leur assiette

Enfin j’aimerais que ceux et celles qui ont lu ce qui précède prolongent leurs mots en sirotant un verre de madère manière de penser que quelque chose hors du commun peut se produire chaque fois que nous osons lirécrire  en nous exilant de nous-mêmes

D’UNE TRAITE ET JOYEUSEMENT

Mettons que je n’ai rien dit. Mettons que je m’appelle Ishmaël et que pour chasser le cafard, l’envie me prend de naviguer et que j’embarque sur un baleinier. Mettons que cette navigation se fait en mode survie. Mettons qu’elle se perd dans Méandre fils d’Océan et de Thétis. Mettons qu’elle se change en exercice d’écriture et  que je traverse ainsi mes intimes altérités, croisant personnes et personnages, lieux, paysages, époques, pensées perdues et retrouvées, scènes autres et nourrissant mes feuilles d’ombre. Mettons qu’à la différence de l’écriture d’une poésie qui requiert un temps infini de retouches et variations, ce dictionnaire à part moi s’écrit d’une traite et joyeusement. Mettons en effet que n’ayant rien dit j’ai tout écrit.

https://www.leseditionsdunet.com/livre/un-dictionnaire-part-moi

LUEURS OCÉANES

Le jour
Encore
Comme une nuit
Inverse
Un éclat bruyant
Brut de lumière
Je remonte
Le fleuve
Vers l 'enfance
J 'erre entre les rires
Des visiteurs en goguette
Et ne reconnais que les murs
Et les platanes de la place
Sur un bateau une mouette
Me regarde et commente
Où va la vie
Où va ce monde
Je regarde un tableau
Et je vois le soleil
Qui se noie
Au loin les montagnes
Un troupeau se referme
Que sera demain
J' ouvre enfin les mains
Le jour tombe encore
Sur le port
Demain se prépare
Dans les rumeurs
Les échanges
Assis au bord
Des précipices
Nous goûtons
La saveur des lueurs
Océanes
Un jour
encore

Danielle Nabonne

13/09/2024

Turner 1797 Clair de lune étude à Milbank huile sur bois d’acajou 31,4×40,3 cm