Quelqu’un qui parle dans la nuit
En lisant des poèmes qu'il se donne l'illusion d'écrire
Que personne par conséquent n'a jamais lus
Des poèmes à qui il voudrait faire un sort
Et qu'il donne en pâture sur sa page
aux mots fourmis aux nuages à l’oubli
On ne saura jamais se dit-il qui les écrivit
Divisé mécontent sans espoir
Ou bien Uni dans la joie en chantant
Quelqu’un (croiront ses lecteurs peut-être)
Qui voulait renouveler le monde
De sa belle Utopie
Multipliant les mots de passe
Amont aval remous regrets
Remords râle gazouillis
Quelqu’un qui passe et disparaît
Quand tous les morts sont partis
Au grand bal des poésies
LES SECRETS D’UN JARDIN
SECRETS DE JARDINS
Forcément, chacun cultive son jardin ou le laisse à l’abandon.
Ces derniers, outre les ronces, euphorbes ou matricaires, sont peuplés d’espèces venues des quatre coins de la planète Terre, le robinier faux acacia, le buddleia de David, la renouée du Japon.
C’est une aubaine pour les oiseaux du ciel qui viennent y nicher au risque de se faire dévorer par les chats maraudeurs.
Dans l’autre cas, celui du jardin cultivé, le jardinier remue ciel et terre pour que chaque fleur reçoive sa part de lumière, la noire comme l’irisée.
Et ça donne les fleurs du mal du poète du Spleen, la fleur absente de tout bouquet du Symboliste, le bariolage des Baroques, le jardin imparfait de l’auteur des Essais, et celui de mon père, qui fut sa gloire et dont je cultive les Regrets.

mon petit carré d’herbes folles
Aux Martigues le 5 mai 2024
REVENUE DE L’ENFER
Revenue de l’enfer
Je découvre les poèmes
de cette résistante arrêtée
que ses bourreaux envoyèrent
à Auschwitz puis à Ravensbruk
Écrits en 1945
Elle les conserva avec elle
les soumit à l’épreuve du temps
et n’accepta de les publier
que vingt ans plus tard
Comment donc a-t-elle tenue
Elle qui vit tant de sœurs camarades
mourir
Tant de beauté tant de jeunesse
Toutes un courage des temps romains
Revenue d’entre les morts
Elle croyait que ça lui donnait le droit
de parler aux autres
Mais elle disait aussi
que là-bas elle avait appris
qu’on ne peut pas parler
à ceux et celles qui ne dormiraient plus
s’ils si elles croyaient à ces histoires
de Revenants…
Ce poète qui nous avait promis des roses
Il y aurait des roses sur notre chemin
Quand nous reviendrions
avait-il dit
Des roses
Le chemin était âpre et sec
quand nous sommes revenues
Le poète aurait menti ?
Non
Les poètes voient au-delà des choses
et celui-ci avait double vue
Si des roses Il n'y a pas eu
C'est que nous ne sommes pas revenues
Et de plus
Pourquoi des roses ?
Nous n'avions pas tant d'exigence
C'est de l'amour qu'il nous aurait fallu
Si nous étions revenues
Charlotte Delbo
Poème écrit en 1971
VISER LA CIBLE DE L’IMPOSSIBLE
VISER LA CIBLE DE L’IMPOSSIBLE
S’il est impossible de voir un kangourou tourner un moulin à café, il est encore possible de lire la chanson du jardinier fou, imaginée par Lewis Carroll et traduite de l’anglais.
S’il est impossible d’entendre la voix de Montaigne enregistrée sur bande magnétique, il est encore possible de le lire « parlant au papier. »
S’il est impossible de sauver la planète bleue, il est encore possible de la peindre en vert.
S’il est impossible d’assister à son enterrement, il est encore possible d’en faire une répétition en invitant la fanfare des Quatr’z’arts.
S’il est impossible d’ouvrir la lame du couteau auquel il manque le manche, il est encore possible chaque dimanche d’offrir des roses blanches à sa jolie maman.
S’il est impossible que mes morts hâblent, il est encore possible, en utilisant une rime équivoquée, d’écrire cet aphorisme mémorable.
S’il est impossible de coucher son malheur sur un cahier d’écolier, il est encore possible de se coucher de bonne heure à la Recherche du temps perdu.
LE CHAT EST MAIGRE
Le chat est maigre
Style Giacometti
Si vous voyez ce que je veux dire
C’est le chat des poésies
Qui rôde à minuit pile
Sur ma page stérile
Pas tout à fait cependant
Puisque ces lignes résonnent
Comme une corde métallique
Rien vous l’aurez compris
De l’ardente lyre de ce dimanche
Qui s’éternise sur la page
De la chanson du mal aimé
Rien d’un frémissement divin
Ou d’une extase languide
Et cependant maigres paroles
Ont fait mouvement filé la laine
De mon esprit et détendu mon corps
Mais personne n’est obligé de me croire
lundi 3 juin 2024 0h33