DIALOGUER

50 DIALOGUER

Dialoguer avec Dante en traversant le maquis du milieu de nos vies Dialoguer avec Ponge à l’entrée du petit bois de pin Dialoguer avec les lecteurs de poésie mode d’emploi en prosant ces quelques vers Dialoguer avec Ulysse entrant incognito à Ithaque Dialoguer avec Jean Jacques et ses rêveries de promeneur solitaire Dialoguer avec Pessoa à la recherche du langage de l’Intranquillité – le desasosego– Dialoguer avec la Môme Néant la marionnette chérie de Jean Tardieu Dialoguer avec le cyclope ivre de vin noir et de rire éternel Dialoguer avec son chien quand il ne reste rien   Dialoguer avec son buraliste qui parle de métaphysique sans le savoir Dialoguer avec le gardien de troupeaux et le banquier anarchiste Dialoguer avec la dernière indienne de la Terre de Feu Dialoguer avec la Sinfonia de Luciano Berio Dialoguer avec Socrate avalant sa ciguë  Dialoguer avec Montaigne qui parle au papier comme au premier venu Dialoguer avec les morts de la promesse de l’aube Dialoguer avec un tramway nommé Désir Dialoguer avec la face cachée de ce texte barboté, bredouillé, bricolé par ajouts successifs Dialoguer en pratiquant cet art modeste où l’on essaie un mot puis l’autre jusqu’au bout de la ligne  Dialoguer avec Mikhaïl Baktine l’inventeur du dialogisme : la vérité naît entre les hommes qui la cherchent ensemble dans le processus de leur communication dialogique.  

FAUT RIRE

Faut rire se secouer se délivrer et s’autodériser
se moquer de soi-même sérieux comme un pape
et c. comme un panier
Faut rire sans savoir pourquoi
mais l’on se dit alors
que ça vient de très loin
et que ça fait du bien
Faut rire pour libérer ses endorphines
Faut rire des sanglots de l’homme blanc
et des racistes imbéciles heureux
qui broient du noir
Faut rire de Woody
quand il se prend pour Allen
Faut rire de Bergson n’est parfait
(une blague étalée sur les murs
de Mai 68)
Faut rire de sa théorie du rire
( une mécanique plaquée
sur du réel)
Faut rire de celui qui au Casino
passe toujours à côté de la plaque
Faut rire de soi même s’il semble
que c’est vraiment un autre
Faut vraiment rire comme un bossu
Et même comme chante Salvador
Faut rigoler Faut rigoler

PEREC

« Laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. »

Signé Perec, que l’on prononce Pérec le nom du père, juif polonais,

mort en 40, quand Georges dit Jojo, avait 4 ans.

2 ans plus tard sa maman le met dans un train pour lui sauver la peau.

Mais la sienne, celle de Cyrla Perec née Szulewicz, finit à Auschwitz la Maudite.

« Arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse ».  

Souriant, volontiers déconneur (un mot d’époque), joueur de Go et d’Oulipo.

Mais avant tout, « touchant ».

Sa page des sports signé W, masquant l’horreur des camps et de « l’Histoire avec sa grande H » :

son expression sublime, fatidique, à lire « littéralement et dans tous les sens ».

Je me souviens d’avoir récrit, Perec me tenant la main, les 480 entrées de Je me souviens,

que lui-même avait emprunté à Joe Brainard, artiste new yorkais, (I remember).

Je me souviens que le jour de sa disparition, le 3 mars 1982,

des petites manines flottaient dans mon jardin comme au début d’Amarcord

et que mes filles encore enfants sautaient pour essayer de les attraper.

***

JE ME SOUVIENS DES COQUELICOTS

dans les blés et non des bleuets

Je me souviens de la Croix du Sud aperçue pour la première fois sur la plateforme arrière d’un camion

qui nous amenait de nuit dans le llano la grande plaine du Venezuela

Je me souviens qu’après ma retraite de l’Éducation Nationale j’ai longtemps rêvé que c’était la rentrée

et que je n’arrivais pas à trouver dans le vaste collège la salle de la classe où m’attendaient mes élèves

Je me souviens du magnétophone que j’ai amené quand j’ai été reçu par les indiens Panarés

grâce à l’ethnologue qui vivait avec eux

j’ai enregistré leurs conversations leurs chants

les bruits de la nature qui les environnait

et aussi parfois je laissais tourner la bande magnétique

diffusant du Debussy au milieu de leur churuata (leur case où vivait le groupe)

Je me souviens à ce propos des premiers travaux ethnographiques de Michel Perrin

auxquels j’ai assisté et qui soit dit en passant ont forgé entre nous une amitié indéfectible

Guidé par Isho (l’oiseau cardinal)

à la fois hôte informateur instigateur des rencontres médiateur en cas de conflit

Michel allait à la rencontre de ses conteurs de mythes

Posait le magnétophone de marque Uher sur la table en bois familiale

Et laissait couler la parole d’un ou d’une indienne jusqu’à la formule indiquant que c’était fini

(même si l’histoire finissait souvent (toujours ?) en queue de poisson)

Je me souviens d’Husé le jeune homme bilingue que nous amenâmes à Caracas

pour déchiffrer les bandes

une giclée de sons que Michel transcrivait en alphabet phonétique

et la traduction en espagnol de notre jeune ami Goajiro

Je me souviens qu’un jour je lui fis lire à haute voix le début de Vents de Saint John Perse

« en situation » alors que soufflait le vent de sable dans ce semi-désert

où poussent les cactus candélabres

C’étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde

De très grands vents en liesse par le monde, qui n’avaient d’aire ni de gite

RÊVEUR DE PAIX

J’essaie des mots d’amorce : longévité, imagination, Babel, le Bateleur (première arcane du Tarot de Marseille).

Finalement j’opte pour Silence. Il serait urgent d’aménager dans chaque ville du monde entier une maison du Silence. On y entre sur la pointe des pieds, on s’y repose, on fait silence. Dans la pénombre de préférence ou dans la lumière de bougies. La flamme d’une chandelle, si vous voyez à qui je fais allusion.

Il faut alors s’imaginer vivant sa rêverie dans le passé des premiers feux du monde. Un monde en paix dans l’acceptation tranquille des différences à l’échelle de notre mère la Terre.

La porteuse de Paix

40×50 cm

Danielle Nabonne

d’après La guerre et la paix

Picasso chapelle de Vallauris