On peut le dire ainsi,
Y compris s’il s’agit de choses écrites
à la manière de Francis Ponge :
on est alors l’espace d’un texte, cageot, verre d’eau,
crevette, voire, figue de paroles.
Écrire des notes de bas de pages
pour subsister ou donner le change
quand on doit maquiller son identité,
juif à Trieste ou dans le ghetto de Varsovie,
ni catholique ni protestant
dans la France des Guerres de Religion.
Écrire au facteur pour qu’il accélère sa tournée
quand seul, isolé,
on se nourrit des lettres du monde entier
qui parlent d'amour et de fraternité.
BREDOUILLE
Je repars bredouille de la quête des mots
Je suis fanny comme dit l’autre
Mais je l’écris je le bredouille
C’est déjà mieux que rien
Ce presque rien et ce je ne sais quoi
Qu’affectionnait Jankélévitch
Il saisissait ainsi la manière et l’occasion
et dans un second tome
La méconnaissance le malentendu
La liste n’est pas close
de même que mon poème
parti de rien
mais qui en chemin
a trouvé du grain à moudre
***
« Ce commencement qui n’en finit pas » est, de loin, ma formule magique préférée. Elle ouvre la scène imaginaire, l’Autre Scène, où va opérer ce commencement du commencement « à partir du rien de la feuille blanche, à partir de l’amorphe et de la parole balbutiante. » (Vladimir Jankélévitch)
COMME FLAMME SE PERD DANS LA LUMIÈRE
Encore une page que je vais jeter
comme des centaines d’autres
Celle-là je l’écrivis sur l’altiplano
la puna chantée par Yupanki
Cette autre le fut ailleurs
en Espagne ou en Italie
como fiamma si perde nella luce
comme il faut dire adieu
aux amours mortes en chemin
ÉCRITURE DE NUIT
Écriture de nuit
C’est tout un poème
Au soleil des mots
C’est vaille que vaille
l’alliance du calcul
et du délire sacré
C’est la phantaisie
de la verticalité
L'Écriture d’un cheval
écumant du col et des naseaux
C’est le dieu des fontaines
Où l’on noie les schizos
Écriture des nuits
La grâce d’un instant
La brassée de voyelles
Où l’on cherche
L’or du temps
CRÉPUSCULE DE LA JOIE

« Et je sens que l’éternité de tendresse, de juste joie qui nous était promise nous a été volée » Georges Emmanuel Clancier
Crépuscule de la Joie
Annie Briet vient de publier ce 534° recueil d’Encres Vives pour Michel Cosem
qui partageait sa vie et nous a quittés le 10 juin 2023
***
Au bord de l'été
ta mort ma mort
Mon cœur noyé dans l'eau noire de la nuit
sauvé à l'aurore griffé de sang
Tes traces partout
Ton corps
debout devant mes yeux
à chaque instant
L'inimaginable absence
***
Lieu sans toi
Lieux déserts
Le gouvernement du vide
À Fenoul
ta maison d'écriture
Fenoul
est une clairière avait dit un ami
La clairière intérieure
La tienne la mienne
Ce lieu unique sur terre
Auquel on appartient
Plus qu'il ne vous appartient
***
Sèche donc tes larmes
Modère tes plaintes
tes gémissements
Femme habillée de cendres
Ne connais-tu pas ta chance
d'avoir vécu
tant d'années
près de cette lampe de vie
allumée jour et nuit
heureuse
jusqu'à la veille
de son départ définitif
Tu es parti avec élégance
comme tu as vécu
Annie Briet
Crépuscule de la joie
Encres Vives avril 2024